Episode 1
LAWRENCE DE PICARDIE

ÉPISODE 1 : EUL’BACKGROUND DE L’HISTOÈRE
Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue, ou d’appartenir à un groupe ethnographique commun, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir.
- Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?
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Othmane Chanaoui s’approcha en catimini de la grotte, profitant au maximum de l’ombre des fast-foods, boutiques d’objets saints, toilettes payantes et autres photomatons-où-on-peut-mettre-sa-tête-à-la-place-de-celle-de-Jésus qui encerclaient le mont Golgotha, dans la banlieue de Jérusalem.
Cessant tout mouvement à chaque fois qu’un touriste traversait la rue, fouillant du regard les environs en quête de tireurs embusqués de Tsahal ou du Vatican, le djihadiste finit par rejoindre l’entrée de la caverne. Il poursuivit sa route le long d’un escalier taillé dans la roche, qui descendait pendant une centaine de mètres avant de déboucher dans une petite pièce circulaire. Ici, l’attendait un vieil homme barbu, revêtu d’une tunique sombre et élimée.
« Vous avez mis le temps, fit remarquer Oussama ben Laden en levant les yeux sur l’aventurier.
- J’ai eu quelques difficultés à traverser la frontière, se justifia Othmane. Ce nouveau mur rend les choses plus compliquées.
- Je sais, je sais… maugréa l’autre avec un geste d’impatience. Voici la marchandise. Prenez-en soin. »
Il sortit un gobelet d’or des replis de sa tunique, et le fourra dans la sacoche du soldat de l’Islam.
« Vous êtes certain de son authenticité ? S’enquit Chanaoui.
- Nos experts sont formels, assura le vieillard. Il se remplit de sang dès que l’on fait mine d’y porter les lèvres. En outre, comment croyez-vous que j’ai pu survivre toutes ces années sans jamais prendre une seule ride ? »
Othmane hocha la tête en signe de compréhension, referma sa sacoche et prit congé du barbu. Il escalada rapidement les marches de l’escalier, puis s’enfuit dans le dédale des ruelles commerçantes de la Ville Sainte.
***
À des milliers de lieues de là, dans sa cellule de la prison d’État de Watigny, Thomas-Édouard de Vermandois s’agitait dans son sommeil, hanté par les visions de son passé. La déclaration d’indépendance de la Picardie, le 4 juillet 2076… l’instauration du monopole régional sur l’éthanol de betterave… Le café franc déversé dans la Somme par des insurgés déguisés en Calaisiens… La bataille de Longueau… Dix mille chevaucheurs de vaches en ordre de bataille, faisant face aux lanceurs de haches francs et aux milices loyalistes de Gilles de Robien… L’intervention américaine… Les morts de Vivaise et de Versigny… Le massacre final à Chivy-les-Étouvelles…
« Aaaaaah ! » hurla-t-il en se redressant brusquement sur son lit trempé de sueur. Mais il n’y avait rien autour de lui que les murs sombres de sa cellule et l’ombre des barreaux de la fenêtre à sa gauche.
« Tout va bien, monseigneur ? demanda la voix de Michel, son fidèle écuyer, qui dormait dans le lit du dessous.
- Tout va pour le mieux, soupira l’aristocrate en se laissant retomber sur sa couche. Juste un mauvais rêve. »
« Lawrence » ferma les yeux. Il avait été si proche de la réussite… La Picardie avait même connu une brève période d’indépendance, dans les premières années de la rébellion. Mais il avait fallu que les députés du peuple compromissent l’alliance avec les Américains… la guerre avait alors vite tournée à l’avantage des Francs, qui avaient réduit la région à sa tutelle originelle.
« C’est encore vos souvenirs qui vous poursuivent ? » demanda Michel en enfilant ses chaussettes Le Coq Sportif.
L’ancien leader de la guérilla picarde ne répondit rien, se laissa tomber du lit superposé et procéda à ses ablutions. Cela faisait presque un an qu’il tentait, par cet exemple, de corriger les vilaines habitudes de son écuyer, mais ce dernier restait sourd à toute notion d’hygiène corporelle. Sans doute le pauvre bougre avait-il peur de troubler l’eau de l’unique seau auquel les deux prisonniers avaient droit chaque matin pour leur toilette.
« Vous savez, la Picardie ne vous a pas oublié, assura le domestique en enfilant son maillot de corps. Les gens seraient prêts à vous suivre à nouveau s’il n’y avait pas toutes ces troupes stationnées dans la région.
- Je me sens bien, Michel, insista Lawrence en lui décochant un regard acéré. À présent, laisse-moi en paix, je vais reprendre l’écriture de mon testament politique à la troisième personne. »
L’écuyer haussa les épaules et entama l’édification d’un château de cartes, tandis que son maître s’asseyait à sa table de travail noircissait une nouvelle page de son manuscrit, Les Sept Feuilles de la Betterave.
À mi-chemin entre l’étouffante mégalopole parisienne et les landes polluées du Nord, entre la baie de Somme et le massif ardennais, s’étire avec nonchalance une plaine riante, champêtre et qu’égayent à intervalles raisonnables buttes, collines et églises fortifiées. La terre y est fertile, les femmes grasses, les esprits sans malice, et la langue y a gardé cette spontanéité de ton et cette fraîcheur du verbe qui, sans doute, furent celles des contemporains de François Rabelais et d’Étienne de Vignolles. Épargnée par l’industrialisation excessive des dix-neuvième et vingtième siècles, jouissant d’un climat agréable et propice à la culture du blé, du soja et de la betterave sucrière, la Picardie – puisque tel est le nom de cette province – aurait pu être un paradis si, justement, elle n’était cernée par un monde hostile, dangereux, inconnu et grouillant d’étrangers pas patoisants pour un sou, bref : l’Extérieur. Autrefois fraction microscopique de l’immense Empire latin d’Occident, la région fut annexée au Vème siècle à la République des Francs, ces barbares venus du Nord-Est, qui en firent leur avant-poste lors de la conquête de la Gaule. Ce fut pour le peuple picard le début d’une longue Histoire de souffrances. Régulièrement harcelée par les tribus wisigothiques, les raids scandinaves, les envahisseurs angles et les guerriers ibériques, la Picardie faisait les frais de la diplomatie hasardeuse des leaders francs, qui se servaient systématiquement de la province comme d’un bouclier pour protéger Paris des invasions venues du Nord. Longtemps, la Picardie a reçu les coups sans les rendre. Les choses commencèrent à changer dans le dernier quart du vingt-et-unième siècle. À cette époque, les réserves de pétrole s’épuisaient à grande vitesse, et l’économie mondiale était au bord du gouffre. Fort heureusement, le Conseil régional de Picardie avait depuis longtemps mis au point un carburant biologique à base d’éthanol de betterave, découverte qui en fit le principal exportateur de biocarburant au monde et enrichit considérablement la province. Cet afflux de devises étrangères ne manqua pas de susciter des convoitises au sein de la bourgeoisie parisienne, qui poussa Ségolin Mérovée - le Fromage de Tête de la République franque - à nationaliser de nombreux champs de betteraves, soi-disant pour boucher le trou de la sécurité sociale. Cette décision déclencha l’ire du peuple picard, qui, sous la direction d’un jeune aristocrate du nom de Thomas-Édouard de Vermandois, opta pour la voie insurrectionnelle. Le 4 juillet 2076, sous la pression de la rue, le Conseil Régional proclama son indépendance ; le lendemain, Ségolin Mérovée ordonna la mobilisation générale pour mater cette nouvelle jacquerie. La guerre d’indépendance de la Picardie dura des années et fit plusieurs milliers de victimes. Thomas-Édouard était un véritable stratège qui savait exploiter les moindres reliefs de sa région natale pour assurer la victoire à ses hommes, mais il avait à faire face à un ennemi supérieur en nombre et mieux armé. En outre, il devait compter avec les contras loyalistes de Gilles de Robien, ancien bourgmestre d’Amiens resté fidèle à la République. En février 2077, De Vermandois parvint à convaincre les États confédérés d’Amérique, traditionnellement sympathiques aux mouvements de libération nationale, de lui venir en aide. En octobre 2081, l’armée américano-picarde infligea une sévère défaite aux lanceurs de hache francs stationnés à Méru. C’est à la suite de cet affrontement qu’un journaliste grand-breton donna à Thomas-Édouard le sobriquet de « Lawrence de Picardie », nom de guerre qu’il conserve encore aujourd’hui. Le vent commença à tourner en janvier 2082, lorsque le Conseil Régional refusa de signer un accord commercial avec les États confédérés, qui exigeaient la moitié de la production annuelle de bio-éthanol picard en paiement de leur aide. Face à cette déconvenue, la Maison Blanche interrompit toute collaboration militaire avec les insurgés. Dès lors, la jeune République betteravière de Picardie était condamnée. Après une série de défaites sanglantes à Tergnier, Guignicourt et Barenton-Bugny, Thomas-Édouard dut capituler en novembre (traité de Paris), et fut enfermé à la prison d’État de Watigny, au nord de l’Aisne. Le traître Gilles de Robiens fut nommé Maire du Palais par Ségolin Mérovée, les terres agricoles furent confisquées par les généraux francs, et des milliers de soldats furent stationnés dans la région pour prévenir toute nouvelle insurrection. Le rêve d’une Picardie indépendante avait vécu… « Vingt dieux ! pesta Michel. Mon château de cartes est fichu par terre. - Il n’est pas encore midi, se plaignit Lawrence sans se retourner vers le personnage qui venait de faire son apparition dans la pièce. Repassez à l’heure du brunch ; mes pensées sont pour l’instant absorbées par l’élaboration de mon œuvre. - Me prendriez-vous pour votre geôlier ? lança une voix chaude et virile depuis le seuil. - Gilles ! s’écria l’aristocrate en se retournant sur sa chaise. J’espérais ne plus jamais vous revoir, ô roi des traîtres. - Je vous en prie, faites preuve de davantage de courtoisie, l’admonesta Gilles de Robien. Notre rivalité est trop ancienne pour justifier un accueil aussi froid. - Et à quelle infortune dois-je votre visite impromptue ? enchaîna Lawrence. - Le Fromage de Tête souhaite vous parler, déclara Gilles d’un ton cette fois-ci plus sérieux. Des choses terribles se préparent, et il a besoin de votre aide. - Pourquoi le chef de l’État franc ferait-il appel à son pire ennemi ? s’étonna l’indépendantiste. - Il existe d’excellentes raisons pour cela, rétorqua l’homme politique. Mais elles ne sont pas de nature à être évoquées dans ce cachot humide. Veuillez me suivre, vous et vôtre domestique. » Lawrence hésita une seconde, puis emboîta le pas à son ancien rival, Michel sur ses talons. Pour quelles raisons le chef de l’Etat franc a-t-il libéré notre jeune héros ? La Picardie se verra-t-elle offerte une seconde chance de conquérir sa liberté ? Et que vient faire Oussama ben Laden dans cette histoire ? C’est ce que vous saurez dans le prochain épisode de Lawrence de Picardie : Lô Mission d’lô Dernière Chance.
Du moins, pour le moment.