Lawrence de Picardie épisode 7
Résumé des épisodes précédents : L’indépendance de la Picardie vient d’être refusée, et Lawrence de Vermandois, le chef du Front de Libération des Braves Gens, mène à nouveau la révolte contre la République unitaire des Francs. Avec l’aide du chef berbère Othmane Chanaoui, il vient de défaire l’armée jacobine dans les plaines de l’Oise : mais voilà que Ségolin Mérovée, le Fromage de Tête de la République franque, fait appel à l’*tat pour écraser la rébellion séparatiste...
« Bigre. » lâcha notre héros en levant les yeux sur le monstre. Ce dernier consistait en un complexe assemblage de onze millions et demi de fonctionnaires, punaisés les uns aux autres par des trombones plantés dans leurs vestons. Les plumitifs rédigeaient continuellement le rapport de ce qu’ils voyaient depuis leur position dans le corps administratif, rapport qu’ils soumettaient à intervalles réguliers à des cadres exécutifs qui, mousquetonnés à des cordes d’alpinistes, sillonnaient de haut en bas la hiérarchie bureaucratique, divisée entre les niveaux A (tête, épaules), B (bras et buste), C (cuisses et genoux) et D (mollets et pieds).
Au sommet du niveau A, à trois cents mètres du sol environ, se trouvait l’Office Central, une petite pièce cosy où les rapports s’entassaient sur le bureau d’un moine zénarque avant d’être successivement récupérés par une secrétaire, classés par ordre de priorité, corrigés orthographiquement, examinés par une commission, archivés puis recyclés à 99%. Accessoirement, ils servaient à définir les déplacements de la machine administrative, mue par des chaîne humaine de fonctionnaires un peu plus costauds que les autres et qui, par des torsions et des gesticulations adéquates, faisaient se lever et s’abaisser les bras et les jambes du titan.
Parfois, l’une des « cellules » du corps social – nerf, muscle ou neurone – se dégrafait de ses voisines et faisait une mauvaise chute. Elle était alors remplacée par un jeune stagiaire, fécondé in vitro dans une école de secrétariat cachée dans les profondeurs de l’automate géant, et qui au bout d’une période d’essai de deux ans se voyait généralement confirmer dans son nouveau poste.
L’ensemble formait une masse grouillante et humanoïde, résonnant de la trépidation sèche des machine à écrire, du grattement des plumes sur le papier et du tic-tac incessant des horloges pointeuses. Il s’en dégageait, en même temps qu’une odeur de parchemin, une impression de chaos ordonné assez vertigineuse, qui donnait envie de se mettre à genoux et de demander pardon pour avoir trafiqué sa feuille d’impôts.
Le Léviathan s’avança vers Lawrence avec la démarche lente d’une maquette animée image par image dans un film des années 1930. Le séparatiste fit faire marche arrière à la Tracy Temple, se demandant ce qu’il pouvait faire face à un tel ennemi.
« Rendez-vous maintenant, proposa Ségolin Mérovée. Il n’est pas encore trop tard pour faire demi-tour. Vous êtes un homme de valeur, et nous saurons vous trouver un poste bien placé au sein de notre administration territoriale. »
Lawrence jeta un regard effaré sur l’incarnation de l’État. La monstruosité pouvait certainement le tuer d’une simple pichenette.
« Par le Prophète, Lawrence, n’écoutez pas cet homme ! » lui lança Othmane Chanaoui. Le leader maure fit claquer trois fois sa langue, et, faisant fi du danger, fonça au galop sur le Léviathan. Ses guerriers poussèrent une immense clameur et se lancèrent à sa suite en soufflant dans leurs cors.
Lawrence ferma les yeux, craignant le pire. Pendant une minute, il y eut des cris, des bruits de chocs, puis le silence. Il rouvrit les yeux.
Les six cents chameaux avaient été taillés en pièces et dévorés par les fonctionnaires, qui achevaient d’en nettoyer les os avec délectation. Pire encore, les six cents chameliers avaient accepté un travail emploi-jeune dans un obscur service occupant une fraction infime du torse de la machine administrative. Désarmés, les cheveux gominés, les muscles avachis et le ventre bien rond, ils semblaient heureux de leur nouvelle situation. Seul Othmane avait refusé de se laisser corrompre par le système ; le corps affreusement mutilé, il gisait sans vie sur le sol à quelques mètres du géant.
Lawrence fit faire demi-tour à sa moissonneuse pour rejoindre son armée, qui s’était regroupée plus au nord. Le Léviathan eut un moment d’hésitation, puis se lança à sa poursuite. Voyant le monstre approcher, les archers lillois qui avaient survécu à la charge des paladins francs bandèrent leurs arcs et décochèrent plusieurs volées de flèches sur la cible géante, abattant de nombreux plumitifs. Cependant, les plaies se coagulaient dans la seconde avec l’arrivée de stagiaires, et la créature poursuivait sa route comme si de rien n’était. Tout semblait perdu.
Le chef picard leva la Tambutcheuse haut dans le ciel et décida de jouer le tout pour le tout. Il entonna les premiers vers de « La Terre Natale », le célèbre poème de Philéas Lebesgue (1869-1958). S’apprêtant à vivre leur dernière bataille, ses hommes joignirent leurs voix graves à celle de leur meneur :
Ô mon pays
Pour le refrain de tes mésanges,
Pour tes bouvreuils et tes ramiers,
Pour tes près verts et tes pommiers,
Pour le blé qui comble tes granges,
Je voudrais te léguer un chant,
Ô mon pays, un chant d'amour,
Simple et touchant,
Que redise l'homme du labour
Et le pasteur au coin du champ...
Un sentiment de paix et de sérénité gagna le cœur des natifs de Picardie, et l’herbe se mit à bruisser dans une brise légère qui dispersa la puanteur des cadavres. Les corbeaux qui volaient en cercle autour du champ de bataille s’enfuirent à tire d’aile, faisant place à une faune plus colorée. Des fleurs jaillirent du sol avec un « pop ! » sonore, et une brume paranormale s’écoula sur la plaine, baignant tout dans les nimbes. De toute évidence, la nature tramait quelque chose d’inhabituel.
Le Léviathan s’immobilisa, et le vacarme de ses machines à écrire s’interrompit. De toute évidence, l’administration était perplexe. Les brumes avaient formé un nuage vertical, rivalisant de hauteur avec le titan fonctionnarial qui se dressait face à lui, et lorsqu’il se dissipa, ce fut pour laisser apparaître une deuxième allégorie géante.
Face à la méchante figure de l’État, se dressait celle, incomparablement plus douce, du Pays réel sur lequel il s’était bâti et qui l’opprimait. C’était l’incarnation, dans le monde matériel, du Génie picard, la force bénéfique qui fait pousser les endives, dorer les blés et fleurir les betteraves. Un être spirituel, plus ancien que la plus ancienne des villes, et qui souffrait depuis trop longtemps d’être piétiné par les Francs accapareurs et pleins de morgue. Les pieds comme les sabots d’un cheval préhistorique, les bras sombres et noueux comme de vieux arbres, le visage betteravoïde à moitié couvert de lichen, le Pays serra ses poings de granit et se mit en position de combat. Après un moment d’hésitation, le Léviathan l’imita.
Les soldats dispersés sur le champ de bataille évaluèrent les forces en présence. D’un côté, un « monstre froid », crée par les hommes mais animé d’une vie propre et artificielle. De l’autre, l’âme d’un espace naturel façonné par des millions d’années de forces géologiques, météorologiques et climatiques. Les deux adversaires se disputaient un même enjeu, à savoir un troupeau d’humains dont ils cherchaient à façonner l’identité. De toute évidence, ça allait fuser.
« Mieux vaut nous éloigner ! lança Lawrence à ses hommes en faisant faire demi-tour à son tracteur. Les conséquences philosophiques de ce duel auront sans doute d’importantes retombées sur le paysage alentour ! »
Le génie picard décocha un direct du droit au Léviathan, qui encaissa le choc et se protégea le visage de ses poings. Les deux monstres tournèrent l’une autour de l’autre pendant une minute, attentifs à la moindre distraction de leur vis-à-vis. Puis l’État prit l’initiative en empoignant une trentaine de gratte-papiers et en les balançant sur la tête du géant vert, comme autant de projectiles vivants. Les fonctionnaires s’agrippèrent tant bien que mal aux racines, tubercules et branches qui dépassaient du crâne de l’esprit de la forêt, et entreprirent de lui taper dessus à coups de crayons et de tampons-encreurs. L’homme-arbre poussa un rugissement de haine, balaya les parasites d’un revers de main et flanqua une grosse baffe à la machine administrative, qui s’écroula au sol mais parvint à s’agripper aux jambes de son rival et à l’entraîner dans sa chute. Les deux monstres roulèrent l’un sur l’autre en écrasant tout sur leur passage.
« Impressionnant. » commenta Lawrence en observant la lutte des titans depuis la crête d’un talus. Michel avait quitté son régiment de porteurs de fourches pour venir s’asseoir aux cotés de son maître, et gueulait des encouragements en patois entre deux bouchées de pop-corn.
Le génie du terroir était parvenu à immobiliser son rival, et l’étranglait entre ses mains végétales. L’esprit semblait à deux doigts de la victoire, mais c’était compter sans la ruse de son ennemi, qui ordonna à vingt cadres parmi les plus dévoués de l’administration franque de quitter leur département pour escalader le corps du géant vert et mettre le feu à sa chevelure de salades. Folle de rage, l’allégorie bondit sur ses jambes et courut vers l’étang le plus proche afin d’éteindre ce début d’incendie. Voyant le géant momentanément hors de combat, le Léviathan tourna sa tête sans visage sur les vestiges de l’armée picarde, serra les poings, et claudiqua dans sa direction.
Lawrence ordonna à son écuyer de rejoindre son unité, et s’apprêta à faire sonner une charge désespérée sur le monstre. Il n’en eut pas besoin. L’ennemi s’immobilisa soudainement, porta la main à son cœur, puis s’effondra lourdement sur le dos.
« Qu’est-ce que… marmonna Michel en recrachant un pop-corn.
- Regarde. » fit son maître.
L’individu collectif maigrissait et rapetissait à vue d’œil. Plusieurs millions d’hommes et de femmes s’étaient extirpé de la carcasse géante, l’air endimanché et un panier à pique-nique à la main. Bientôt, tous s’égayèrent dans la campagne environnante.
Instinctivement, Lawrence jeta un coup d’œil à sa montre. Il était dix-huit heures dix ; les fonctionnaires rentraient chez eux.
Le Front de Libération des Braves Gens avait vaincu.
Jeff Ping se cramponna à une racine et se hissa hors de la crevasse où il se trouvait coincé entre deux blocs granitiques. Il resta un moment prostré sur l’îlot rocheux, puis se remit péniblement sur ses pieds. Une vilaine blessure s’étirait sur son épaule, et de la fumée s’échappait de ses vêtements noircis. Autour de lui, la partie est de son Empire achevait de se consumer dans la lave.
Tout était de la faute de cet agent occidental, dont il ne connaissait pas le nom mais dont il se souviendrait toujours du visage. Un visage qu’il lui tardait de défoncer à coups de pioche.
D’ici à quelques heures, le magma aurait fini de refroidire, et il deviendrait possible de passer d’un bloc rocheux à un autre sans risquer de se dissoudre. L’Empereur n’était pas le seul à avoir survécu à la catastrophe ; il distinguait plusieurs dizaines de ses sujets, qui tous se tenaient assis ou debout sur une petite île au milieu de la mer de feu, attendant de pouvoir s’aventurer au-dehors. Aucun ne marquait de signe d’impatience ; après tout, ils avaient l’éternité devant eux.
Jeff croisa les bras sur sa poitrine. L’éternité était plus que suffisante pour rebâtir un État puissant et le mener vers la suprématie mondiale. Il lui faudrait rétablir son autorité sur les autres survivants, accuser Chang de l’échec de son projet, s’assurer que les provinces de la périphérie de son Empire n’étaient pas en état d’insubordination et enfin mettre sur pied une politique nataliste pour compenser les pertes immenses de ces derniers jours. Avec un peu de chance, l’immortalité se transmettrait même aux enfants de la nouvelle Cathay comme une bénédiction héréditaire.
Le dictateur retira sa chemise et la noua autour de son épaule blessée. Puis il tourna les yeux vers l’Ouest, et se mit à sourire.
Toronto (Ontario), décembre 2005 —
Le Mesnil-Drez (Manche), août 2006.
AINSI S’ACHÈVE LAWRENCE DE PICARDIE, 2083ème ÉPISODE DES CHRONIQUES DU MONDE MODERNE.
