n°11 LP EPn°3
LAWRENCE DE PICARDIE
ÉPISODE 3
Résumé des épisodes précédents : Lawrence de Picardie, le célèbre leader indépendantiste picard, est libéré par Ségolin Mérovée, le Fromage de Tête de
Au moment où commence cet épisode, Lawrence et Michel ont quitté la prison d’État de Watigny (02) et se dirigent vers Paris, l’orgueilleuse capitale de
Lawrence et Michel roulaient côte à côte route le long de la voie départementale, forçant les autres usagers à se déporter dans le fossé latéral pour leur laisser le passage. Leurs deux véhicules généraient une forte quantité de nuisances sonores, qui les contraignaient à communiquer par l’entremise d’un dispositif constitué de deux gobelets en plastique reliés par une ficelle.
« Triste spectacle que celle de notre patrie sous le joug des Francs, faisait remarquer Lawrence.
- M’en parlez pas. » approuva son écuyer en klaxonnant une 2CV qui s’écrasa contre un platane à trois mètres de son tracteur.
Autour d’eux, s’étendaient les vastes plaines de l’Oise, consacrées depuis le développement des biocarburants à la monoculture betteravière. Des prisonniers politiques en haillons y trimaient dans l’ombre des miradors et des murs électrifiées, pour la plus grande gloire de
« Regardez !
- Monument diabolique et impie, qui témoigne de la démesure franque, et ne vaut pas le centième de nos cathédrales gothiques, commenta son maître d’un air méprisant.
- Patron, on traverse Paris ou pas ? s’enquit le domestique.
- Il nous faut malheureusement gagner la capitale au plus vite, dit Lawrence. Je compte y faire l’achat d’un bateau-mouche, et rejoindre Cathay sur ce type d’embarcation – nous pourrions nous faire livrer nos engins agricoles une fois sur place.
- Pourquoi ne pas être parti en bateau depuis la baie de Somme ? s’étonna Michel.
- Les ports picards sont réservés à l’exportation de betteraves, soupira Lawrence.
- Mince. »
Au bout d’une nouvelle heure de route,
Avançant au ralenti dans les boulevards haussmanniens, les engins agricoles de Lawrence et Michel détonnaient au milieu des 2CV garées le long des trottoirs conchiés par les clébards de la haute.
« Arrêtons-nous à cet estaminet. » fit Lawrence en faisant piler sa moissonneuse à hauteur d’un café-philo infesté de publicitaires post-modernistes.
« Que vois-je ? s’exclama un rhétoricien qui avait passé sa vie à prouver sa propre existence.
- Que voit « je » ? renchérit l’un de ses disciples, sceptique vis-à-vis de la grammaire.
- Vous désirez ? » s’enquit auprès de Lawrence un serveur nonchalant, hautain et moustachu, qui avait pris place à une table avec son écuyer et un parasol. Le loufiat portait une queue-de-pie couleur d’encre, et, visiblement dépourvu de structure osseuse, se déhanchait imperceptiblement au souffle de la brise.
« Deux bolets d’hypocras de Laon* et le plein d’éthanol pour ces deux véhicules, commanda l’indépendantiste.
- Nous ne servons que du café dans des tasses minuscules et à des prix exorbitants, refusa le serveur en reniflant d’un air méprisant.
- Ça marche, soupira Lawrence en haussant les épaules. Nous ferons couvrir nos frais par Gilles de Robien, ajouta-t-il à l’intention de Michel.
- Deux cafés, inscrivit le garçon sur un petit carnet. Ce sera prêt d’ici quelques heures. Bonne journée. »
Le jeune homme se replia à l’intérieur du café en saluant d’un signe de tête certains habitués parmi les plus généreux question pourboire.
« Profitons de cet intermède pour réexaminer notre itinéraire, déclara Lawrence.
- Bonne idée, approuva Michel en dépliant un plan de Paris sur la petite table. Donc, nous sommes ici, et les embarcadères des bateaux-mouches sont là…
- Ne comptez pas pouvoir les rejoindre aujourd’hui. » les coupa un parfait inconnu, assis à quelques mètres. Non content d’avoir l’accent américain, l’individu portait un blouson de cuir, une paire de santiags, un casque avec lunettes intégrées et une écharpe rouge. « Ces connards d’étudiants en arts du spectacle se sont encore mis en grève, et bloquent l’accès aux quais de
- Les salopards, pesta Lawrence. Quelles sont leurs revendications cette fois-ci ?
- Un moratoire sur la mondialisation, l’emploi à vie et l’instauration immédiate du Paradis sur Terre. Au final, le gouvernement leur distribuera probablement des gâteaux pour les calmer, mais pour l’instant, il fait la sourde oreille et le mouvement continue.
- Voilà qui est préoccupant… murmura Lawrence. Comment allons-nous faire pour rejoindre Cathay ?
- Vous cherchez à rejoindre l’Empire du Milieu ? s’étonna l’Américain du Nord.
- Euh… oui, mais pourquoi cette question ? s’enquit Michel, méfiant.
- Ma foi, commença le touriste en bombant le torse, je suis l’inventeur d’une machine qui permet de se déplacer dans les airs – de voler. Mon nom est Clément Ader Wright, et je suis professeur d’aérodynamique à l’Université de Toronto, dans la province de l’Ontarieux, au Khanada.
- Votre machine pourrait-elle nous transporter par-delà les océans ? demanda Michel, sceptique.
- Eh, comment croyez-vous que je suis arrivé ici ? rétorqua le scientifique. Mon engin est parfaitement capable de traverser
- Cathay se trouve aux antipodes de
*L’hypocras de Laon fait du bien aux femmes quand les hommes en boivent.
- Parfait ! s’exclama l’aviateur. Pour être honnête, cette ville commence à m’ennuyer sérieusement ; voilà soixante-douze heures que j’attends mon lait crème. Que diriez-vous d’un petit voyage en Ontarieux ? »
***
Le pigeon mécanique de monsieur Wright fendait l’air, battant rythmiquement des ailes en conformité parfaite avec les lois de l’aérodynamique et de l’esthétique. Survolant les campagnes franques en lâchant de temps à autre une fiente ou deux sur leur blanc manteau d’églises, l’aéronef plana ensuite par-dessus les eaux bleues de
« Ah ben ça alors… » répétait sans cesse Michel depuis la plage arrière du véhicule.
« Bonjour professeur ! lança un vieil homme en s’approchant de Wright. Mais… qui sont ces deux individus qui vous accompagnent ?
- Je vous présente Lawrence de Picardie, le célèbre chef de guerre picard, et son homme de main Michel, répondit l’inventeur en sautant hors de l’appareil, juché entre les deux engins agricoles.
- Hmmm… des étrangers… » murmura le vieil homme en s’approchant d’eux pour leur serrer les mains. « Mes amis, bienvenus au Khanada. Mon nom est Patrick, mais on dit Bob. Je suis le responsable du service de l’immigration en Ontarieux.
- Vous n’avez pas de nom de famille ? s’étonna Michel.
- Non ! répondit Bob. Au Khanada, personne n’a de nom de famille ; tout immigré doit abandonner le sien pour pouvoir s’installer chez nous.
- C’est exact, confirma Clément Ader. “Wright” est mon troisième prénom.
- Mais pourquoi une telle absurdité ? » s’insurgea Lawrence.
Le chef du service de l’immigration s’éclaircit la voix, prit une profonde inspiration et se mit à faire des claquettes sur le terrain de foot. Une dizaine de jeunes femmes issues de toutes les régions du monde et habillées aux couleurs du drapeau khanadien surgirent du néant, avant de se mettre à danser autour du vieillard, qui expliquait d’un air enjoué : « Au Khanada, les immigrés renoncent à leurs noms en même temps qu’ils abdiquent leur culture nationale, afin de s’intégrer à une société harmonieuse et juste. Certes, vous trouverez dans nos villes des quartiers cathayen, hindou, thaï, hunnique, slavon ou illyrien, chacun avec son architecture, sa cuisine et son art propres. Cependant, ne vous y trompez pas : ce multiculturalisme n’est qu’une façade. Toutes ces communautés s’entendent sur les mêmes valeurs, pratiquent les mêmes hobbies et ont renié le fond d’irrationalité sur laquelle se fondaient les anciennes civilisations. La démocratie libérale et la prospérité économique ont standardisé les esprits, à présent tous vides et heureux. Chez nous, l’adultère est acceptable tant qu’il prend la forme d’un contrat, les hommes n’osent plus interpeller les femmes au pub de peu de se faire arrêter pour harcèlement sexuel, il est interdit de s’approcher à moins d’un mètre d’une personne sans son autorisation explicite, et les gens baignent dans le jus gras de la tolérance, de la passivité et du relativisme. Nous sommes les derniers hommes, et nous avons inventé le bonheur. Ferez-vous partie du troupeau ? »
Bob esquissa quelques pas de danse, puis s’assit dans l’herbe et demanda aux nouveaux venus ce qu’ils comptaient faire en Ontarieux.
« Pas grand-chose, en vérité, avoua Lawrence.
- On comptait simplement prendre un bateau pour Cathay, dit Michel.
- Pour Cathay ? Comme c’est curieux ! s’exclama Bob. Il se trouve justement que je dois me rendre ce soir à
Lawrence va-t-il parvenir à convaincre l’ONU d’agir contre les visées impérialistes de Jeff Ping ? Parviendra-t-il sain et sauf à