Lawrence de Picardie épisode 2

Publié le par BoArts

LAWRENCE DE PICARDIE EPISODE 2

 

            Résumé de l’épisode précédent. République franque, Europe occidentale, fin du XXIème siècle. L’épuisement des ressources pétrolières conduit les industriels à chercher d’autres sources d’énergie. L’éthanol de betterave semble être la clé de la survie de la civilisation moderne, en même temps qu’une source importante de devises pour les régions betteravières, comme la Picardie.

 

Lorsque de Ségolin Mérovée - le nouveau Fromage de Tête de la République franque – décide de nationaliser les champs de betteraves, il entraîne sans le vouloir la première guerre d’indépendance de la Picardie (2073-2081). Le conflit s’achève par la défaite du Front de Libération des Braves Gens, le mouvement séparatiste picard. Le leader indépendantiste, Thomas-Edouard du Vermandois, plus connu sous le nom de Lawrence de Picardie, est incarcéré à la prison d’Etat de Watigny, dans le nord de l’Aisne. Quant à Gilles de Robien, l’ancien président du Conseil régional de Picardie et général de Lawrence, il retourne sa veste au dernier moment et se voit récompensé par une nomination au poste de Maire du Palais (chef du gouvernement).

 

Mais un beau jour, Gilles de Robien rend visite à Lawrence dans sa cellule : son pire ennemi, Ségolin Mérovée, souhaite en effet lui parler…

 

 

ÉPISODE 2

 

 

Chapitre 2

 

La salle du Conseil du nouveau Palais Fromager était d’une beauté fonctionnelle, faite pour impressionner le vulgaire autant que l’homme de goût. Les portraits des Fromages de Tête ayant successivement régné sur la République franque s’alignaient par ordre chronologique sur ses murs, avec des flèches noires entre chaque cadre pour que le visiteur s’y retrouve plus facilement. Le parquet Napoléon était parsemé de peaux d’ours, et une table basse se dressait à l’extrémité de la pièce, vis-à-vis d’une cheminée gigantesque où l’on pouvait cuire vingt-cinq mille escargots d’un coup. Une sélection de fauteuils à bascule se balançaient doucement face au foyer, avec posés sur eux les arrière-trains respectifs de Lawrence de Picardie, de son écuyer Michel, de Gilles de Robien et enfin du Fromage de Tête actuel, Ségolin Mérovée. Dix gardes helvètes au regard absent et à l’aspect patibulaire se tenaient à intervalles réguliers le long des murs de la salle, appuyés sur d’imposantes hallebardes. L’un d’eux portait un pot de géranium en guise de couvre-chef.

« Pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? venait de demander Lawrence à Ségolin.

- Ma foi, commença le chef de l’État, c’est là une singulière histoire. Vous prendrez bien un Havane, ajouta-il en présentant une boîte rectangulaire à son invité.

- Non merci, je ne fume plus, refusa poliment l’ancien guérillero.

- Comme vous voudrez, acquiesça le leader en s’allumant un cigare. Figurez-vous que nos services secrets ont découvert que le lointain Empire de Cathay a pour projet d’envahir le monde libre. Pour cela, les Asiatiques comptent d’abord nous affaiblir, non militairement, mais par un moyen bien plus radical et dangereux.

« L’Empereur Jeff Ping est en train de mobiliser l’ensemble de sa population le long d’une interminable ligne, allant des confins de la Mogolie à la pointe sud du Iunnan. Tournés vers l’est, ses deux milliards de sujets se mettront alors à courir en sur-place, ce qui aura pour effet d’accroître la vitesse de rotation de la Terre, et donc d’accélérer le temps.

- Je crains de ne pas vous comprendre, avoua Lawrence.

- C’est très simple, le rassura Mérovée. Vous voyez ces clowns qui se maintiennent en équilibre sur un gros ballon qu’ils font rouler sous leurs pieds ? Pour avancer, ils marchent à reculons ; pour reculer, ils marchent vers l’avant. Eh bien, figurez-vous la Terre comme un gigantesque ballon. Un seul homme ne suffirait pas à la faire tourner. Mais deux milliards de Gardes rouges cathayens, placés sur une même ligne et courant en sur-place à la même cadence, ne manqueraient pas d’influer sur sa vitesse de rotation. Un jour correspondant à une révolution de la Terre autour de son axe, il serait donc possible à l’Armée rouge d’allonger ou de raccourcir la durée d’une journée, selon qu’ils courraient vers l’ouest ou vers l’est.

- Je commence à comprendre, murmura le Picard. Mais je ne vois pas où ce Jeff Ping veut en venir.

 - C’est pourtant simple, fit le Fromage de Tête. S’ils parviennent à accélérer le temps, les Cathayens précipiteront la venue du jour où l’Occident ne sera plus qu’un vaste hospice pour vieillards. La puissante Armée rouge n’en ferait alors qu’une bouchée.

- Ça n’a pas de sens, protesta Lawrence

- C’est contraire à la troisième loi de Newton, fit remarquer Michel.

- Qui plus est, reprit l’indépendantiste, les Cathayens vieilliraient au même rythme que les Européens. Le temps est le même pour tout le monde.

- Et puis, comme le paysage bougerait en-dessous d’eux, ils finiraient fatalement par tomber dans le Pacifique et par s’y noyer, ajouta le garde au pot de fleurs sur la tête.

- Pour que le plan de Ping fonctionne, il faudrait donc que les deux milliards de coureurs soient à la fois immortels et capables de marcher sur l’eau, conclut Lawrence. Je ne connais qu’une personne qui combinait ces deux qualités, et elle n’est plus de ce monde.

- Justement ! intervint Gilles de Robien. L’un de nos espions auprès de la Cour Théocratique de Perse nous a transmis une information capitale. La direction du PCC a récemment passé un accord secret avec l’antenne proche-orientale d’Al-Qaida, lui promettant son soutien logistique en échange d’un objet que nous  considérions comme perdu à jamais… le Saint-Graal. La coupe dans laquelle fut recueilli le sang du Christ. D’après les experts, l’ingestion de ce liquide confère à la fois l’immortalité et la capacité de marcher sur l’eau…

- Sale histoire, commenta Lawrence. Mais en quoi ce désastre géopolitique me concerne-t-il ?

- Ma foi… commença Ségolin Mérovée en se tournant les doigts d’un air nerveux.

- Votre mission, si vous l’acceptez, est de vous rendre en Orient pour empêcher la réalisation du plan de Jeff Ping. » enchaîna De Robien.

Il y eut un assez long silence, ponctué par les quintes de toux aromatisées du Fromage de Tête.

« C’est pas ma guerre, grommela enfin Lawrence.

- Vous êtres notre dernier espoir, insistèrent simultanément les chefs de l’État et du gouvernement. Dans cette histoire, un seul homme a plus de chance de réussir qu’une armée entière. Aucun pays occidental n’est de taille à affronter l’Empire de Cathay, et toute offensive de notre part ne ferait qu’accélérer la mise en œuvre de leur stratégie.

- Vous êtes le meilleur soldat que la Francie aie jamais vu naître sur son sol, poursuivit en solo le Maire du Palais, et le mieux à même de réussir cette mission. Vos prouesses martiales sont innombrables. Vous avoir combattu lors de la bataille de Pouilly reste l’un des souvenirs les plus intenses de mes débuts en politique.

- Réfléchissez, renchérit Mérovée en crachant une série de petits anneaux de fumée violette qui vinrent s’enrouler autour du cou de Lawrence avant de se dissiper. Pensez à tout ce que la Francie pourrait vous offrir : de l’argent, des femmes, des voitures…

- Il vous suffit d’un mot… susurra presque son ministre.

- Juste un mot… reprirent en chœur les gardes helvètes.

- Dites oui, patron. Ça vaut le coup d’essayer. » l’encouragea Michel en tapant sur la main de son maître.

Il y eut un nouveau silence, puis Lawrence leva les yeux sur le Fromage de Tête et prononça cette phrase historique : « Je ne réclame d’autre salaire que la liberté de mon peuple. »

 

Chapitre 3

 

 

La moissonneuse-batteuse rutilait dans la chaleur du jour.

« J’ai fait du mieux que j’ai pu, fit Michel d’un air apologétique. C’te bétail avait été salement amoché lors de la bataille de Méru. »

L’écuyer se laissa glisser du haut de l’habitacle de la Tracy Temple et – fait extraordinaire – lava ses paluches pleines de cambouis dans un abreuvoir de l’ancienne grange de Lawrence, qui servait autrefois de QG à la guérilla picarde.

« Ça m’a l’air au poil ! » commenta Lawrence en passant la main sur les parois du véhicule. Il lui semblait que l’engin agricole vrombissait au souvenir des attaques auxquelles il avait participé, taillant en pièce les rangs des lanceurs de hache francs et affrontant à distance les chars Leclerc avec son canon à betteraves.

« Bien ! reprit l’indépendantiste en se tournant vers Gilles de Robien, qui avait tenu à assister au départ de son ancien adversaire. « Je crois que tout est prêt pour mon départ vers l’Orient.

- Voilà qui est bon, approuva le chef du gouvernement. Bon voyage, Lawrence ; et ne faites pas de bêtises sur le territoire national. Nous avons installé une balise électronique sur votre véhicule, et nos troupes seront à même de vous localiser si vous décidez de nous trahir.

- Ne doutez pas de ma loyauté temporaire. » répliqua l’aristocrate.

Il adressa un signe de tête à l’homme politique et prit le volant de la moissonneuse. La masse rouge et cliquetante de la Tracy Temple quitta la grange secrète puis descendit la colline sur laquelle elle était juchée. Michel suivait son maître dans un tracteur uni-place vert, le David Blunkett, avec dans ses bagages des vivres pour trente jours, un lance-pierres, un sac de cailloux, un gourdin, trois pelles et des charges explosives. Lawrence, quant à lui, était armé de sa célèbre rapière, la Tambutcheuse. 

Gilles de Robien sourit en regardant les deux hurluberlus rapetisser sur l’horizon quasi-horizontal des plaines de Picardie méridionale.

« Vous croyez qu’ils s’en tireront ? demanda l’un de ses gardes du corps.

- Un homme sensé ne leur donnerait pas deux semaines, fit le Maire du Palais en secouant la tête. Mais l’expérience m’a appris que l’on ne peut pas toujours se fier à sa raison. »

 

***

 

De l’autre côté de la sphère terrestre, par-delà les steppes de Moscovie et les déserts de Perse, séparé du reste de l’humanité par des fleuves capricieux et des montagnes impénétrables, se tapissait le sombre Empire de Cathay. Officiellement du Milieu bien qu’à droite de la carte, prétendument de gauche bien qu’ultracapitaliste, l’Empire avait été mis au ban des nations, viré à coups de pied jusqu’au bord oriental du monde.

Debout face à la fenêtre du dernier étage d’une tour immense, Jeff Ping - le dictateur actuel - laissait son regard errer sur les rizières collectives, les fabriques de poutres, les pénitenciers et les centres commerciaux qui s’étalaient en contrebas comme autant de signes de sa propre gloire.

« Bientôt, nous ferons payer son arrogance à l’Occident, pensa tout haut le souverain d’un air confiant. 

- Certainement, Votre Majesté, approuva Chang, son conseiller personnel, qui se tenait à distance réglementaire derrière lui. Quand dois-je donner l’ordre de mobilisation générale ?

- Vous ferez poster les affiches dans trois jours, alors que commencera l’année du Dragon, répondit sentencieusement le tyran. Combien de semaines pensez-vous que prendra la mise en ligne de la population ?

- Étant donné les dimensions généreuses de votre Empire, et sa richesse considérable en hommes, les opérations de déménagement devraient durer deux mois environ.

- Bien, approuva le chef de l’État. À présent, vous pouvez disposer. Je vais m’entretenir seul avec l’esprit de mes ancêtres.

- Monseigneur. » fit Chang avant de quitter les lieux.

Jeff Ping attendit que les pas du sous-fifre deviennent inaudibles, puis courut jusqu’à son bureau. Il en ouvrit l’un des nombreux tiroirs, et en sorti un gobelet d’or incrusté de pierres précieuses, d’où émanait une lumière chatoyante.

Le Cathayen ricana d’un air machiavélique, et leva le Graal à hauteur de ses lèvres. Lentement, la coupe s’emplit d’un liquide ocre et brillant. Le despote sourit, puis, avec une volupté impie, lampa le sang du Seigneur jusqu’à la dernière goutte. À chaque gorgée, il se sentait plus fort, plus jeune, et légèrement gris – quoique cet effet secondaire s’avérât à chaque fois moins notable, signe que l’on s’habituait à l’immortalité comme l’on se faisait à l’alcool.

 

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Publié dans Lawrence de Picardie

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