Le fou d'ikéa

Publié le par BoArts

Un philanthrope se serait échappé du zoo municipal

Récit de Ludovic Merthulin

 

 

Comme j’entrai au ikea, ce grand mausolée moderne, je remarquai une étonnante présence. J’étais alors à la hauteur du légendaire et énigmatique jeu-à-boule, en compagnie de Jean-Wilfried, 24 ans, étudiant ; voici son témoignage :

 « Il y avait un clochard, ou du moins en avait-il l’air. Il portait une longue barbe, on aurait cru un professeur ou un sage, ou qui sait, un scientifique ; mais ses guenilles dénonçaient une autre réalité. Il était sale, et traînait un caddy rempli à raz-bord de clous Skuppenföld — il apostrophait sans raison les passants, et, précisément quand il s’extasiait devant la cuisine tout confort Blœmgröt, il s’est mis à parler. »

 

Qu’a dit l’homme ?

Par chance, Emma, 26 ans, acuponctrice, se promenait avec un microphone, « dans le but de percevoir les énergies positives du magasin » ; elle en profita pour enregistrer la séquence. Nous avons grâce à elle reproduit fidèlement la tirade, mais, par un souci de place disponible, nous n’avons pu ici en publier que quelques morceaux. Les curieux pourront aller le consulter sur le site (Xxadresse du blogXX) – mais nous devons préciser que le texte, ennuyeux et redondant à un degré intolérable, n’en vaut pas la peine.

 

Voici ce que nous avons cru bon de conserver. Mais avant, précisons que nous avons obtenu des services secrets wallons le nom du provocateur, après de coûteuses et répétées sollicitations : l’énergumène s’appelle Robert Gamotte.

 

 

« (…) L’édification des certitudes est un travail de fourmi, certes. Et il faut reconnaître que l’Espèce, farouche taupe creusant contre vents et marées son trou, loin de la lumière crûe du jour, attirée par les sirènes de sa propre raison, est admirable d’espérance. Qui n’a jamais été ému par un homme pieux ? Quoi de plus saisissant qu’un pèlerin résolu à tout affronter pour affirmer sa croyance ?

« L’édification des certitudes est un travail de fourmi, certes. On n’a rien construit d’aussi monumental depuis belle-lurette. Mais c’est aussi une difficile gymnastique : quoi de plus ardu que de construire un château de cartes au milieu de la tempête, et qui plus est, de nuit ? Quoi de plus ardu que d’affirmer que le château tient, alors même qu’il est tombé déjà deux mille fois et qu’il tombera une fois de plus d’ici quelques instants. (…)

 

« L’indubitable, c’est que nous sommes là. Je dirais même : ici. La situation ressemble à celle d’un interminable réveil, faisant écho à l’opacité des rêves. Nous sommes ici, malgré tout ce que cela suppose d’incongru. Qui plus est : nous sommes ce que nous sommes. L’Identité est la terrible fatalité des hommes. L’identité est une fantaisie qui ne les lâche jamais. L’identité est cette cellule où l’on vous cloître — pour mieux vous connaître a priori. L’identité est le mieux qu’ait trouvé la raison pour exercer son pouvoir. Et le pire, c’est qu’elle vous conçoit comme un être sans mouvance. Comme elle serait pratique, l’humanité figée ! Il faut soupçonner les savants de préférer leur savoir à l’Espèce elle même. Il faut les accuser de vouloir limiter l’Espèce pour la dominer mieux. Il faut soupçonner tout pouvoir de s’exercer aux dépens des hommes.

« Car la nature, et la nature de l’Espèce en particulier, est une substance bien fuyante — une fumée ? Un sable peut-être ?— une conjonction capricieuse d’éléments en tout cas. Parfois, les effets ont des causes —  mais parfois, ils n’en ont pas. Et voilà ce que je dis : Membres de l’Espèce, acceptez de regarder la réalité fuyante, arrêtez-vous pour apprécier l’arborescence chétive des choses. Pas besoin d’être un savant : ne voyez vous pas que tout est perpétuelle création ? Le savoir est une perpétuelle création — l’Espece est une perpétuelle création — Vous êtes une perpétuelle création — La perception est une création de votre esprit. Tout est interprétation — Nos gestes, nos paroles, nos grimaces, nos habitudes ne sont pas autre chose que des créations, trop souvent involontaires. Le fait de vivre est en soi une liberté. Et je dirai que cet ensemble d’attributs que nous subissons de fait — ce que j’ai précédemment appelé  ‘Identité’ - est notre grande Œuvre involontaire. »

 

A ce stade, l’homme se tût, et s’emplit les poches des fameux crayons gratuits. Il considéra un moment une grand-mère apeurée qui passait sans broncher avec son caddy, et reprit :

 

« Il n’y a pas de nécessité à notre être — pas de limite dans l’a priori du désir. Chaque homme est l’infini mis à la portée du quotidien — la volonté en germe et la volonté accomplie — l’avant et l’après — le bien et le mal — la contingence de vivre. Aucune dialectique n’est valable pour parler de l’Espèce, car l’homme est la simultanéité des contraires. La contradiction flagrante d’exister. (…)

« Alors hurlons impunément, allez, hurlons que l’homme est un abîme de fantasme, un inépuisable gisement d’humeur, de volonté, de désirs obscurs, d’irresponsabilité, de fougue. L’espèce veut tout, et n’a rien. L’espèce n’a que ses certitudes, ses repères, sa morale policée. L’espèce s’interdit (s’interdit !) d’exister pleinement en refoulant ; en refoulant constamment la complexité de sa psyché et l’intensité de ses désirs.

« Il n’y a pas de passé — aussi abrupte que cela vous semble — Il n’y a pas de passé, alors pourquoi parler de mémoire ? Seul le présent est sûr, ce présent que vous côtoyez chaque jour, dans le métro et dans les rues. Et ce présent là… On lui préfère les idéaux. Chaque jour est un duel, chaque jour est une bombe capable de vous remettre totalement en question ; car nous sommes la précarité. Nous sommes la Précarité ! — nous sommes les ombres qu’agite l’automne.

 

« (…) La société — ce ventre énorme de l’Espèce — enfante et éduque par batterie ses poulets. Et malgré tout, elle simule la compassion. « Pauvres pêcheurs, renifle-t-elle. Pauvres pêcheurs… On vous retrouvera affalés sur le trottoir, bourré au rhum et le cul ouvert ! » Elle cherche à vous effrayer, la créature — elle vous dit que l’avenir est unique.

Avenir unique ?! Qui sait ce qu’est l’avenir ? Qui peut dire si l’avenir est une rage, ou le silence ? L’avenir n’est rien d’autre qu’un présent allongé, aplati, piétiné ; l’avenir est une paire de dés jetée dans une bétonneuse.

Et vous, vous autres, et moi, nous autres, les membres de l’Espèce ? Que faire au milieu du néant — assaillis par l’instant foudroyé, pressés par l’empilement des faits, acculés, acculés — vieillis déjà, ramollis, sans espoirs, sans passions ? Sommes nous satisfaits, rassasiés pour ainsi dire, par les nourritures de la raison ? La raison ! — ce savoir qu’on nous enseigne — la raison est un arbre stérile. Et encore, c’est un arbre sans branches, sans feuilles, aux racines étriquées et grotesques. Du plastique !

 

« (…)  Criez… Criez, nom d’un chien, Criez seuls, Fureur, Fureur ! Et peu importe ce que votre voix déglutit. Autorisez vous au blasphème, tapez dans la masse circulaire — Mentez, Mentez, mais en connaissance de cause. Être est un mensonge, une insulte, au milieu d’une planète si étriquée. Être est une terrible ironie, au milieu de tant de grandeur. Mentez, Inventez votre vie — inventez tout. Inventez ce qui servira votre bonheur. Cette aberration — cette totalité figée, prédéterminée, inventez là ! Provoquez celui qui vous provoque, choisissez votre plumage — Soyez, Soyez.

« Il y a — au fond de l’océan, dans des coffres, dans des coffres sans serrures — des milliers de possibles. Il y a, dans les murs rouges du Nord, des lézardes par lesquelles on peut voir des continents entiers. Et dans la brume, et dans le vent, et dans la brillance du regard, et dans le bruit des autos, et dans votre propre tête ; Il y a, là-bas, ailleurs, dans cet autre ici-même, des formes et des langues suppliantes.  Frigidité de la raison, modération, ennui ! L’ennui est le fléau des temps modernes — l’ennui est le prétexte du travail — l’ennui est le prétexte de la richesse : l’Occident domine parce qu’il est impuissant.

« Vous êtes la foule qui demande les fers : vous êtes l’anarchie — vous êtes ce pouvoir incapable. Gouverner ! Gouvernez-vous, mes amis, gouvernez-vous avec intransigeance, fuyez le sommeil et l’artifice, rentrez en vous comme autant de Bernard-l’ermite. Ramenez de votre coquille ce qu’il peut s’y trouver — décombres et trésors — écoutez votre sang battre — mesurez son rythme – faites en des partitions — la musique a été crée par erreur, exactement comme les Corn-Flakes, vous pourriez bien la re-créer encore, qui sait ? Foi… Mauvaise Foi ! Aveuglez-vous, car les yeux sont des vaches rachitiques. Délivrez-vous des limites — il y a tant de plages qui se déroulent jusqu’au bout du monde — il y a tant de filets… 

« Ce parfum rance — le renfermé du savoir — voilà assez pour être nauséeux. Et le remède ? Et le remède me dites-vous, maintenant que la maladie vous a frappé de son glas, comme le marteau du juge qui annonce la sentence : « Vacuité », « vacuité aigüe » ! — et comment guérir ? L’écoute inlassable de soi, voilà ce que je dis, le jeu de l’existence. La mobilisation de vos forces et la création de buts, de buts qu’on entrevoit, qu’on oublie. Changez d’avis, et changez à nouveau, et changez encore, dites ce que bon vous semble, mais dites, que dis-je, Criez ! Criez ! N’écoutez que vos désirs, donnez leur corps, créez, croyez, croyez en l’impossible.

« C’est en aimant votre aigle — celui qui s’agrippe à votre foie sans relâche, celui qui dévore votre crâne — c’est en le nourrissant de bon gré que vous vaincrez la maladie.

« Un corps haletant, secoué de spasme, une conscience partagée, bouffée, une fureur greffée comme un nouvel organe : voilà à quoi ressemble l’impassible mère nature. »

 

 L’homme n’avait pas déjà terminé son pamphlet qu’il se remit en marche, poussant son lourd caddy. « Je crois qu’il tenait vraiment à trouver une cuisine à son goût, s’étonne Serge D., agriculteur. Il a dû se sentir contrarié, voilà tout. »

L’affaire n’a pas eu de suites, fort-heureusement. La direction d’Ikea songe même, selon nos informateurs, à profiter de l’occasion pour lancer une nouvelle campagne de pub, autour du slogan « Ikea me rend foooou ! »

 

 

L.M. pour le Bozar

29 septembre

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Publié dans Sociologie absurde

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