Le jour de lapocalypse J4
Le jour de l’apocalypse
La grande Plaine s’étend jusqu’aux montagnes. Au milieu, il y a un petit village, fait de vieilles bicoques de bois rongé. Il n’y a personne, mais il fait encore jour. Il fait encore un jour sans heure, sans soleil, qui pourrait être une nuit sans nuit, ou peut-être n’importe quelle minute (qui se referme sur elle même). Le village est figé, completement. Personne. Aux rebords des chemins semés d’ornières, tout juste quelques engins agricoles rouillés.
Mais au milieu du village, (quant on s’approche, et qu’on tend l’oreille, on entend) les chants d’ivrognes (qui) fusent d’une petite cahute –une cabane –un cabanon –une niche. La lumière y est jaune comme un œil. Hormis cette machine à vacarme, tout est silencieux.
Au dessus de la confusion générale, faite de voix, de beuglements, de rires gras, de bris de verre et de fumée, on entend le rythme élancé du piano –Jazz effréné qui rebondit sur les murs et enveloppent toute la pièce. Un gros noir tape comme un forcené sur le clavier, le visage vers le plafond céleste. Il sourrit, et sue –et joue –et joue.
A nouveau les timbales s’entrechoquent –« A not’ santé ! » -hommes portés par l’alcool brûlant, femmes ornées de sourires vagues, corps brisés, decharnés –le brouhaha se fond dans la chaleur jaunâtre des vieux éclairages. Le vieux chêne vermoulu du bar dégouline de bière, et les longues moustaches humides du barman s’agitent sans trêves.
Au beau milieu du troquet, sur l’épaisse table ronde, trônent quatres vieux –(Trônent les rois désavoués du pays). Ils tiennent, en tremblant, leur gobelet d’alcool blanc. Leurs bouches edentées s’ouvrent et se ferment machinalement, leurs visages creusés se tordent. Leurs Voix en revanche ne percent pas le bruit opaque du Jazz à tu-tête. Ils sont sales, rougeauds, et misérablement beaux, comme des vieux. Ils s’esclaffent. « Vas dont vieille buse ! Racontes-en une ! C’est à toi. » dit le premier, alors que sa barbe traîne dans son bock. Les trois autres, en guenilles, en signe d’approbation, tapent sur la table, hurlent, s’agitent. Ils ont les yeux vitreux, brillants comme ceux des enfants, recouverts d’un voile, comme ceux des aveugles. Des yeux remplis de tous les jours du monde et du Rire.
Le jazz monte en puissance. Le noir plaque toujours ses accords discordants, mais un saxo en veston entame de l’escalier branlant une ronde épileptique. La contrebasse emmerge de la foule, et s’y met à son tour. Les doigts claquent sur le manche argenté et le jeune noir vibre en secouant les grosses cordes. Le bruit monte, s’élève, toujours plus rythmé, les voix s’y accordent, et le tout se dégage en un rayon jaune –passe par l’entrebaillement de la porte, et vient crever le sol aride.
La buse boit d’un trait son verre de genièvre, pousse un cri rauque, lève son doigt, le plante dans le nuage de fumée brune, attends un instant, rit sous sa barbe, et au dessus de du vacarme, se met à gueuler en divaguant « Puisque c’est comme ça –ouuh… Je vais vous en raaaconter une ». Le cri strident du saxo l’interrompt un temps.
« uuuh… il faut –balbutie- que je vous le diiise ». Il boit. « Vous savez ce que j’ai lu dans leee journaaal du matin?? ». Depuis la nuit des temps, c’est à dire hier, dans le village, il n’y a pas eu un journal, pas une ligne, pas une nouvelle. « Vous ne savez paaas ça –uups… » Et dejà on entend les commentaires : «ah ce sacré gaillard, qu’est ce qu’il va encore nous sortir… ». L’autre continue : «euuh l’ai lu dans les journaux du maatin… - il est de plus en plus saoûl- Voilà la choose… ». Il lève un doigt au plafond, et de l’autre main fouille dans sa poche. Il le tire, le déroule et le défroisse, souffle dessus. Il le montre aux yeux de tous : c’est un vieux bout de papier jauni et cornu, daté du mardi 0. Dans un ultime effort, il grogne : « C’est indéniable… Absolument in-dé-niable » puis il son teint s’illumine. On lit sur le papier :
« APOCALYPSE : les experts sont formelles, l’apocalypse aura bien lieu aujourd’hui »
En dessous s’étire un article de plusieurs centaines de pages, dûment illustré, éclairant un à un les différents termes du sous-titre.
Alors c’est un tohu-bohu indescriptible ! Les vieux alcooliques inamovibles commandent de nouvelles tournées, les vagabonds de passage rient comme jamais, et promettent qu’il reviendront ici, les joueurs eux même ont arreté de scruter le jeu du voisin pour rigoler. Autour de la table, les poivrots n’en peuvent plus, ils se tiennent douloureusement les larmes, ils en pleurent ! Les jazzmen, portés par cette vague de legereté, continuent à jouer, encore plus vite. Soudain, le piano s’arrête, ainsi que le saxo : seule la contrebasse se meut, frénétique, en de longues montées-descentes. Le pianiste, culminant sur la folie de la pièce bondée, entonne soudain un profond solo vocal.
Dehors, le ciel s’allonge, s’étire, se disloque ; il brunit, noircit, il s’épaissie. De longs voiles d’oiseaux aux ramages de mort s’envolent du désert. Le cœur de la terre semble battre faiblement, et il ralentit de plus en plus.Une pellicule opaque recouvre petit à petit le ciel–flammes grises, rouges, oranges ! – Dernier coucher de soleil, Dernier crépuscule.
Tout allait très vite. Déjà les hautes montagnes qui obstruaient l’horizon s’étaient affaissées, et l’onde de choc se propageait dans l’eau terrible de la plaine. Dans un cri sourd, l’humanité fermait son dernier œil. Tout était aspiré dans un siphon de lumière incolore, de lumière muette et moite, et il se referme aussi soudainement qu’il est apparu, après un ultime et déchirant murmure.
De loin en loin il n’y a qu’une plaine, rase, minérale, écrasée par le blanc du ciel.
Au milieu de la plaine, il y a une petite cahute – une cabane –un cabanon –une niche. A l’interieur, on entend un soliste qui chante fiévreusement, et derrière, une contrebasse, et des tintements, des vivas, des « bravos », des « sacrés brin d’gars » et toute sorte d’acclamations grasses et sincères.
La porte entrebaillée filtre une lumière jaune, pleine de fumée et d’alcools, qui vient se dissoudre dans l’épaisseur de l’espace. Il y a de vieux meubles, de la bière et du jazz qui va se jeter dehors.
Apres l’intervention du vieux, on avait vu une lueur orange, fantastique, improbable. Mais prit par la force du rythme, on avait continué à rire, gorge deployée – c’était impossible de s’arrêter. On avait même entonnée un hymne à la vieille terre natale, à la famille laissée derrière, aux bonnes liqueurs du pays oublié. On avait bu encore. Les quatres vieux, encore secoués par des spasmes, se remettaient, en sirotant leur verres.
Fatigué de son audacieux solo, le gros noir s’essuie avec un mouchoir. Après de vigoureux « houra ! » il se dirige vers la porte pour prendre l’air. Le silence se fait un instant. Il ouvre la porte, et un lourd fluide blanc se repend. Il sort : dans le silence le plus pur, le black s’étire et s’exclame : « What a lovely morning ! », ce à quoi fait écho le saxophoniste qui lui crie « Hey, sonny, come in, on a besoin de toi ! »
Le pianiste respire profondement. Il rentre.
Alors, les musiciens recommencent à jouer de plus belle, et à nouveau on entends les hurlements, et le fracas des chopes, et les rires, et au dessus une voix chevrotante qui se fond petit à petit dans le brouhaha : « eheh ! Alors –hic… c’est mon tour… maintenant… ».
