Toulemonde 1 l'intégrale

Publié le par Jean

Jean Saintot et le BdA présentent :

 

 

 

 

LA VIE SECRÈTE DE MONSIEUR TOULEMONDE

 

 

LA TOTALE

 

 

 

 

 

 

 
LA VIE SECRÈTE DE MONSIEUR TOULEMONDE

 

ÉPISODE 1 : UNE MISSION PAS ORDINAIRE

 

Gilles Toulemonde s’étira langoureusement et jeta un coup d’œil blasé et un rien paternaliste à la beauté blonde qui dormait à ses côtés. Comment s’appelait-elle, déjà ? Gilles n’en avait pas la moindre idée ; il avait connu bien trop de femmes.

L’agent secret avait autrefois trouvé prudent d’inscrire le prénom de ses dernières conquêtes aux pages 416-417 de son exemplaire du remarquable ouvrage de Philippe Lauvaux sur les Grandes Démocraties contemporaines (Paris, PUF, collection Droit fondamental, série Classiques, 3ème édition, 2004, 1060 p.) pour pouvoir s’y référer en cas d’oubli, mais un jour l’une des ses maîtresses avait découvert le pot aux roses et il avait dû l’abattre. Dorénavant, il préférait feindre la crise d’épilepsie à chaque fois que les circonstances le contraignaient à admettre l’incurie totale dont il faisait preuve à l’égard des donzelles qui lui tombaient dans les bras au terme de chacune de ses missions. Cela l’obligeait à se balader avec un tube de mousse à raser coincé entre les gencives, mais ça marchait.

M. Toulemonde bondit sur ses pieds et entreprit de se rhabiller. Pas le temps de manger un morceau ou de faire sa toilette : Jean-Pierre « Nez-dans-la-bouche » Raffarin l’avait convoqué dans son bureau matignonnais pour huit heures pétantes, ce qui lui laissait trente minutes pour se mettre en tenue de travail, quitter son appartement wazemmois et gagner la capitale.

Dès qu’il eut, après maintes tentatives infructueuses, réussi à nouer sa cravate*, le professeur alla se poster sur son balcon et sortit un petit boîtier métallique de la poche intérieure de sa veste. Il appuya sur le gros bouton sis en son milieu, et aussitôt les microréacteurs accrochés aux semelles de ses chaussures et au niveau des articulations de ses membres se mirent en marche, le propulsant à une quinzaine de mètres au-dessus des toits de la ville.

S’orientant pas rapport au soleil, Toulemonde se mit en position horizontale et fonça dans la direction de Paris, telle une fusée humanoïde et vrombissante.

« C’est un avion ? demanda tout haut une vieille femme qui promenait son rottweiler dans le quartier de Moulins.

- C’est un oiseau, supposa le facteur qui y commençait sa tournée.

- Mais non, c’est Toulemonde ! » leur lança M. Bensaid, qui revenait de l’université d’été du Medef. Par chance, personne ne l’entendit, et le secret de la double-vie de notre héros fut préservé.

Faisant fi des regards incrédules, ce dernier franchit le mur du son et, à sept heures cinquante-neuf très exactement, se posa en douceur sur le rebord de la fenêtre du bureau personnel de Jean-Pierre Raffarin à l’Hôtel Matignon.

« Ah ! Vous voilà, s’exclama le Premier Ministre en ouvrant les volets, ce qui faillit faire tomber notre spécialiste ès constitution helvétique et beaujolais nouveau.

- Ouaip, répliqua M. Toulemonde, désinvolte. Que puis-je faire pour vous ?

- Entrez, je vais vous expliquer, répondit le chef du gouvernement en offrant un siège à l’espion.  Il y a une bouteille de Dom Pérignon au frigo, si vous voulez, ajouta-t-il en se rappelant la réputation éthylique de son agent.

- Je prendrais plutôt un pack de « ch’ti », si c’est possible, fit savoir Toulemonde, fidèle à ses principes.

- Comme vous voudrez. » fit Raffy en haussant les épaules. Il téléphona à sa secrétaire pour passer commande, puis reprit, sur un ton plus sérieux : « Gilles, j’ai un boulot pour vous.

- C’est vous l’patron. » fit le susnommé en extirpant un cigarillo de son oreille droite. Il craqua une allumette sur la semelle de ses chaussures, alluma le Havane et en tira une longue bouffée avant de demander : « Ça consiste en quoi, cette fois ? »

Jean-Pierre Raffarin plaça ses mains en cône (indéniable signe de maîtrise de soi et de professionnalisme qu’il avait copié à Laurent Fabius) et tourna sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre : « Il s’agit d’une mission au sein de l’Institut d’Etudes Politiques de Lille. Une élimination physique.

            - Une élimination physique ! À l’IEP de Lille ! Mais ma double-identité risque d’être révél… s’insurgea l’enseignant.

- Ecoutez-moi, Gillou, lui intima le Premier ministre. Le Nord Pas-de-Calais est en danger. L’établissement où vous faites semblant d’enseigner est infiltré par une espionne soviétique. »

Il y eut un court silence, le temps que Toulemonde intuite les propos de son supérieur, puis il se leva de son fauteuil et s’écria :

« Mais l’Union soviétique n’existe plus !

- C’est ce qu’on essaie de vous faire croire, répliqua Raffarin, imperturbable. L’Histoire officielle s’est mise à dérailler à partir de 1985. Gorbatchev n’est jamais devenu Premier Secrétaire du PCUS, le Mur de Berlin tient toujours debout, l’Armée Rouge occupe la moitié de l’Europe et l’URSS est plus puissante que jamais.

- Je… je ne comprends pas, avoua notre héros en s’affaissant sur son siège.

- Moi aussi, ça m’a fait un choc, fit le chef du gouvernement. Nos services de renseignement n’ont appris la nouvelle qu’avant-hier. 

- Mais l’élection de Boris Eltsine, l’indépendance de l’Ukraine et des Etats baltes, l’élargissement de l’Union européenne à l’Est ?… hurla presque Gilles, luttant avec l’énergie du désespoir contre le principe de réalité.

Car avait-il pris la peine de vérifier de visu la véracité de ce qu’il avait entendu à la radio, lu dans la presse et vu à la télévision ? Non – pas plus que la majorité des Européens de l’Ouest. Pour ce qu’il en savait, les « révolutions de velours » et leurs corollaires pouvaient très bien n’avoir jamais eu lieu, et se limiter à une vaste campagne de désinformation orchestrée par des médias procommunistes visant à endormir la méfiance de l’Occident en vue, sans doute, d’une invasion prochaine…

« Inutile de préciser que le pays est sur le pied-de-guerre, fit le Premier Ministre. Nos services secrets se chargent en se moment même de l’arrestation et du passage à tabac des faux touristes et des faux journalistes qui prétendaient que le bloc de l’Est n’existait plus.

- Je commence à comprendre, fit Toulemonde en éteignant son cigarillo et en le réinsérant dans son oreille. Et donc, quel salarié de l’IEP exactement ? Pas Jean-Louis Thiébault, tout de même ?

- Non, vous savez bien que Jean-Louis est un fabiusien de la première heure. Non, je pensais plutôt à Sylviane Tissot – ou plutôt, Sylviana Tissova Oulianov.

- Sylviane Tissot !!! s’exclama l’espion, estomaqué.

- Cette militante du PCUS est une taupe de la IIIème Internationale, poursuivit Raffarin. Elle a, à des fins de propagande, sciemment enseigné aux étudiants de Science-po une Histoire grossièrement falsifiée. D’après certains de nos informateurs, elle serait même l’instigatrice d’un vaste complot international visant à faire croire aux futures élites de l’Occident que le communisme, ce n’est plus l’ennemi.

- Bigre, lâcha Toulemonde. Sylviane Tissot. Une espionne au service de Moscou. Non, je ne saurais y croire.

- Et pourtant… soupira Raffarin en accompagnant ses paroles d’un geste fataliste. Figurez-vous que Julien Fr…

- La ferme, le coupa brutalement le professeur. Je refuse de croire qu’un membre quelconque du corps enseignant palien soit un traître à la patrie ou un bolchevik. Même Bernard Bensaid a touj…

- Je vous interdis de me parler sur ce ton, agent Z-6121 ! glapit le Premier Ministre en frappant le bureau de ses poings. Josyane, la secrétaire, qui était entrée sans prévenir deux secondes plus tôt pour apporter les canettes de bière et les mini-pizzas, sursauta presque au point de renverser le plateau où reposaient les victuailles. C’était la première fois qu’elle voyait le patron faire autant de grabuge. Elle posa vite son fardeau sur le bureau, salua les deux hommes d’un signe de tête et s’éclipsa en vitesse pour reprendre son existence inepte et étriquée de personnage de troisième rang.

 « En tant que Premier Ministre de la République française, reprit Raffarin dès qu’elle fut partie, je vous ordonne d’éliminer l’agent Tissova ! »

 

Comment va réagir M. Toulemonde ? Que va-t-il advenir de Sylviane Tissot ? Jean-Louis Thiébault est-il vraiment fabiusien ? et surtout, quel objectif Jean-Pierre Raffarin poursuit-il vraiment ? Vous le saurez (peut-être) dans le prochain épisode de notre grand feuilleton du BdA, Traître à la patrie.

 *Ce passage idiot a pour but de faire croire à M. Toulemonde qu’il noue mal ses cravates et que les étudiants de l’IEP se moquent de lui pour cette raison ; ce qui, bien entendu, est totalement faux. L’essentiel est de laisser le doute s’insinuer dans l’esprit de M. Toulemonde dans l’espoir que cela l’amène au bord de la psychose et le pousse à avouer sa véritable identité en public, si possible dans le cours d’amphi du mercredi matin de 8h à 10h. Vive la France, vive la République.

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ÉPISODE 2 : TRAÎTRE À LA PATRIE

 

Résumé de l’épisode précédent : Gilles Toulemonde, professeur de droit constitutionnel et d’institutions politiques comparées à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille, travaille secrètement comme espion pour le compte du Premier Ministre de la République française, Jean-Pierre Raffarin. Ce dernier vient de le convoquer pour lui confier une nouvelle mission : assassiner Sylviane Tissot, laquelle serait en réalité une espionne soviétique du nom de Sylviana Tissova Oulianov...

Il semblerait en effet que l’Histoire telle qu’on l’enseigne depuis 1985 se soit mise à dérailler : contrairement à une idée couramment admise par les Occidentaux, Gorbatchev n’a jamais pris la tête du PCUS, l’URSS n’a pas cessé d’exister en 1991, et le mur de Berlin tient toujours debout… Les services secrets ouest-européens viennent à peine de s’en rendre compte, et les gouvernements du monde libre, craignant la panique générée par la peur d’une invasion soviétique, n’ont pas encore averti leurs populations.

Au moment où commence ce nouvel épisode de La Vie Secrète de Monsieur Toulemonde, notre héros vient d’opposer un refus catégorique à Raffarin. Il refuse en effet de croire qu’un professeur de l’IEP soit capable de trahir la France. En outre, éliminer l’une de ses collègues de travail risquerait de faire éclater au grand jour le secret de sa double-vie…

 

« Allez vous faire cuire un œuf, Jean-Pierre. » lâcha Gilles en pointant un index accusateur sur le visage rouge de colère du Premier Ministre. Il laissa planer un court silence, le temps que son vis-à-vis entérine ses propos, puis ajouta : « En plus, vous êtes gros. »

Il aurait bien aimé trouver une formule plus percutante, mais l’inspiration lui avait glissé entre les doigts.

« Très bien, dit très calmement Raffarin en haussant les épaules si haut qu’elles dépassèrent encore plus sa tête que d’habitude. Puisque c’est comme ça, rendez-moi votre insigne.

- Quoi ? fit Toulemonde en se levant de son siège. Je…

- Vous m’avez très bien compris, le coupa le chef du gouvernement. Puisque vous refusez d’accomplir le travail que je vous soumets, je n’ai plus qu’à me passer de vos services. Allez, rendez-moi votre insigne. »

Notre héros voulut protester, éventuellement en invoquant une femme et de nombreux enfants fictifs, mais, à l’instar de millions de licenciés à travers le monde, une grande lassitude le prit et il s’effondra littéralement sur sa chaise, anéanti. Le Premier Ministre en profita pour appuyer sournoisement sur un petit bouton rouge situé sous le bureau, et une trappe s’ouvrit sous le fauteuil de Gilles.

Par bonheur, l’agent secret eut le temps de réactiver les rétrofusées  accrochées à ses chaussures, et s’évita ainsi une chute de plusieurs dizaines de mètres dans les catacombes de l’Hôtel Matignon. 

« Oups, fit le Premier Ministre en remarquant le sourire de dément désormais peint sur le visage de notre héros.

- Tu vas me le payer, Nez-dans-la-bouche ! » hurla Gilles en se saisissant d’un stylo-Bic qui traînait sur le bureau. Vif comme l’éclair, il bondit sur les genoux de Raffarin et enfonça l’instrument d’écriture dans l’œil unique qui s’ouvrait au milieu du front du chef du gouvernement.

« Aaaaaaaaaaaaargh ! » beugla le cyclope en tombant de sa chaise. Les cris de Raffarin n’allaient pas manquer d’alerter les vigiles : déjà, Toulemonde entendait les bruits de leurs bottes dans le couloir qui menait à son bureau. Par chance, il repéra le mouton de compagnie du Premier Ministre qui ruminait dans un coin de la pièce, et eut une idée de génie. Au moment où un cordon de gardes républicains pénétra en désordre dans le bureau raffarinien, ils ne purent repérer notre héros : ce dernier s’était caché sous l’animal laineux : s’agrippant à son ventre, il lui donnait de discrets coups de pied pour le faire avancer jusqu’à la porte.

« Aaaargh ! continuait d’hurler le cyclope. 

- Calmez-vous, patron, fit le chef des gardes en extirpant le stylo-Bic de l’œil ensanglanté de Raffy. Qui vous a fait ça ?

- C’est Toulemonde ! C’est Toulemonde ! barrit le chef du gouvernement en levant les bras aux ciels.

- Comment ça, tout le monde ? demandèrent les gardes. Expliquez-vous.

- Mais… c’est Toulemonde ! poursuivit Raffarin, sentant déjà l’étau du piège onomastique se refermer sur lui. Toulemonde m’a crevé l’œil !

- C’est de la paranoïa pure, commenta un caporal. Il a dû se faire ça tout seul.

- Il délire, confirma l’officier supérieur. Allons chercher un médecin. »

Jubilant intérieurement, Gilles Toulemonde attendit que la patrouille aie quitté la pièce pour abandonner sa cachette et fausser compagnie à son ancien employeur en sautant par la fenêtre.* Manque de pot, les mini-batteries qui alimentaient en énergie les rétrofusées lui permettant de voler étaient à plat, et il fit une chute de quelques mètres, qui lui aurait coûté la vie s’il n’était tombé dans la benne à ordures de l’Hôtel Matignon.

« Laissez-moi dormir… » grommela l’un des sacs poubelle qui avaient amorti la chute de Gilles. Intrigué, l’ex-agent secret descendit de la benne et se rendit compte que le sac poubelle en question était en réalité un homme dont la tête lui disait quelque chose...

« Philippe ! s’exclama Gilles sur un ton aussi joyeux que les circonstances le permettaient.

- Grrrmlbl malàlatête. » maugréa son collègue et ami en se laissant glisser de la benne. Notre héros l’aida à se relever, mais il semblait avoir des difficultés à retrouver son équilibre.

« Grrrmlbl MALÀLATÊTE ! » répéta Philippe Dupuis en s’étreignant la gorge. Toulemonde sourit et farfouilla dans la poche intérieure de sa veste, d’où il sortit une bouteille de Kro presque fraîche. Son collègue de droit constit’ s’en empara prestement, la décapsula d’un coup de dents et en engloutit d’une traite le contenu ambré.

« Mrarf, ça va mieux. » déclara-t-il ensuite, reprenant ses esprits. Philippe Dupuis faisait partie de cette sous-espèce d’alcoolique pour laquelle la consommation excessive de bière était finalement une bonne chose, dans la mesure où un sevrage prolongé le rendait à la fois malade et impossible à vivre.  

« Quel bon vent t’amènes ici, vieille branche ?** demanda Gilles Toulemonde à son camarade.

- La même chose que toi, sans doute, répliqua ce dernier. Je viens de me faire licencier de mon poste d’œnologue attitré de l’Hôtel Matignon, sous prétexte que ma conception du pinard comme moyen d’assurer la fraternité entre les peuples risquait de nous aliéner les Etats du Proche et du Moyen-Orient.

Sale histoire, compatit notre professeur. Moi, je viens de me faire éjecter de mon poste d’espion par le Premier Ministre, sous prétexte que je refusais d’éliminer Sylviane Tissot, laquelle serait paraît-il une espionne soviétique. Mais j’m’en fous, j’lui ai fourré un stylo-Bic


dans l’œil, à ce connard.

- T’as eu raison, le soutint Dupuis.

- Ouais, fit Gilles.

- Tu m’en diras tant.

- Et comment.

- Un peu, mon n’veu. »

Les deux hommes s’entre-regardèrent, et virent briller dans leurs yeux cette lueur bien connue qui disait : « Allons boire un coup. » Les deux enseignants haussèrent les épaules, quittèrent la cour de l’Hôtel Matignon et, délaissant les bars huppés de la capitale, prirent le TGV pour Lille, puis le métro direction 4 Cantons. Ils descendirent à Hellemmes et se dirigèrent d’un bon pas vers le « Sporting », probablement le débit de boisson le moins cher que le Nord-Pas-de-Calais ait jamais mis à la disposition de sa population.

« Comme d’habitude ! » firent en chœur nos deux héros en ouvrant grand les portes du bistrot. Paulo, le gros moustachu en marcel qui occupait le poste de tenancier du bar depuis 1978, salua d’un hochement de tête ses deux meilleurs clients et sortit deux gros tonneaux de Picon-Bière qu’il posa sur le comptoir.

« Merci. » dit Toulemonde en pratiquant une ouverture circulaire dans son tonneau et en y insérant une paille chipée chez MacDonald’s. Philippe Dupuis fit de même, et les deux camarades se mirent à téter la binouze avec un acharnement qui occasionnait toujours des « Oh ! », des « Ah ! » et des « Quel exemple déplorable pour la jeunesse ! » dans tous les cabarets autres que le « Sporting ». Au « Sporting », les seuls autres clients - une bande d’étudiants de l’IEP participant aux traditionnelles soirées « Hay las fritas » organisées par un élève de PES dont le nom m’échappe – connaissaient bien le péché mignon de leurs professeurs de droit constitutionnel, et, par pudeur sans doute, s’abstenaient de tout commentaire..   

Une demi-heure plus tard, alors que leurs étudiants avaient entamé une partie de « cap’s » sous le regard de Filou, le labrador pelé du patron, les portes du bistrot s’ouvrirent avec fracas et la silhouette effrayante d’un colosse chauve en costume trois-pièces s’encadra dans le rectangle de nuit ainsi ménagé.

« Un Red Bull, et qu’ça saute ! » tonna l’apparition.

Même Toulemonde et Dupuis, qui pourtant en étaient au stade apathique de leur consommation, lequel correspondait grosso modo à la moitié du tonneau, ne purent se retenir de frissonner à l’écoute des échos tranchants comme le rasoir de la voix du nouveau venu. Prudents, les étudiants s’empressèrent de régler Paulo et vidèrent les lieux en bon ordre ; ils avaient reconnu Pierre-Alexis Féral, leur professeur d’institutions communautaires, et savaient que ce dernier n’était jamais réjoui, au sortir de ses cours du vendredi soir, de devoir se taper 125 bornes pour rentrer à Bruxelles, surtout quand ses étudiants passaient la soirée à écluser des Kros à Hellemmes.

« Bon sang d’bonsoir ! s’écria le maître de conférences. Je veux mon Red Bull ! J’ai encore 125 kilomètres à me taper pour rentrer à Bruxelles, mes foutus élèves ne pensent qu’à s’amuser et à boire, les communistes n’ont rien pigé à la Constitution européenne, et j’ai soif ! »

La moustache de Paulo frémit de terreur, et le barman se mit en devoir de servir une bassine en plastique de Red Bull au titanesque fonctionnaire européen.

« Vous savez, moi, la Constitution européenne, je suis pour. » murmura-t-il, prudent, en plaçant le récipient devant le visage tordu par la haine de son client. Ce dernier ne dit rien, s’empara d’une paille et se mit à boire. Une fumée violette jaillissait par intermittence de ses oreilles. 

« Quelque chose ne va pas ? finit par demander Toulemonde, qui avait reconnu en Féral l’un de ses collègues de travail.

- Ouais, rétorqua ce dernier. On vient d’se rendre compte à Bruxelles que le récent élargissement de l’Union européenne à l’Est était nul et non avenu. Les Soviétiques y ont mis leur veto.

- Les Soviétiques ! s’exclama Dupuis en bondissant de son tabouret.

- Ben quoi, t’étais pas au courant ? fit Toulemonde. On vient juste d’apprendre à la DGSE que Gorbatchev n’avait jamais pris la tête de l’URSS, que cette dernière n’avait pas disparu en 91, et que le rideau de fer courait toujours d’un bout à l’autre de l’Europe. Il semblerait que l’Histoire telle qu’on l’enseigne depuis 1985 se soit mise à dérailler.

- Le Mur de Berlin est toujours debout, confirma Féral, les yeux fous. Je l’sais, je suis allé vérifier. Je ne voulais pas croire ce qu’on me disait, alors ce week-end, j’ai pris l’avion pour Berlin et quand j’ai vu des soldats de l’Armée Rouge se balader sur l’Alexanderplatz, tous mes rêves d’une Europe unie de l’Atlantique à l’Oural se sont écroulés... « 

Le fonctionnaire se mit à sangloter ; des larmes chaudes se mêlèrent aux vapeurs éthyliques de son Red Bull. « Et ben ça alors, et ben ça alors. » répétait Philippe Dupuis d’un air interloqué.

« Écoutez, il faut faire quelque chose ! lança Toulemonde au bout d’un minute. On ne peut pas laisser les diktats de quelques gérontocrates moscovites ruiner les rêves technocratiques du camarade Pierre-Alexis.

- Bien dit ! s’exclama Dupuis, toujours prêt à suivre son ami dans de nouvelles aventures.

- Ah ouais, et comment vous comptez vous y prendre ? demanda Féral, goguenard.

- Je n’en ai aucune idée, répondit Gilles Toulemonde. Mais je crois savoir que Sylviane Tissot pourrait nous donner deux ou trois conseils… »

 

Gilles Toulemonde parviendra-t-il à faire reculer l’ogre soviétique ? Quelle politique le Kremlin va-t-il adopter à l’égard du monde libre ? Jean-Louis Thiébault donnera-t-il encore son feu vert à la publication de cette chronique ? Vous le saurez dans le prochain épisode de notre grand feuilleton du BdA, Ça tourne au vinaigre.

*A propos, le BdA organise un grand concours de jeux de mots vaseux sur le thème : Monsieur Toulemonde. Envoyez vos calembours au BoZar  ; les pires d’entre eux seront publiés dans le prochain exemplaire du journal.

**Je ne connais pas Gilles Toulemonde personnellement, mais je suis persuadé qu’il utilise fréquemment ce genre d’expressions désuètes.

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ÉPISODE 3 : TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE

 

- Nil sapientiae odiosus acumine nimio

Sénèque.

 

Résumé des épisodes précédents : Gilles Toulemonde, professeur de droit constitutionnel à l’IEP de Lille, vient d’être viré de son poste à la DGSE après avoir crevé l’œil unique de Jean-Pierre Raffarin. Ce dernier lui avait en effet donné l’ordre d’assassiner sa collègue Sylviane Tissot, chose qu’il n’a pu accepter. Selon le Premier Ministre, Mme Tissot serait une taupe de l’Union soviétique ! La professeur d’Histoire aurait été chargée par le Kremlin de propager la « fausse » rumeur selon laquelle la Patrie des Travailleurs aurait disparu en 1991, préparant ainsi le terrain pour une invasion prochaine de l’Europe occidentale par l’Armée Rouge.

Nouvelle incroyable que celle de la non-disparition du bloc de l’Est et du maintien du Rideau de Fer ! Et pourtant, Pierre-Alexis Féral lui-même affirme avoir vu des soldats soviétiques défiler à Berlin-Est. Il semblerait que l’Histoire officielle se soit bel et bien mise à détraquer à partir de 1985… et que l’union de l’Europe, ardemment souhaitée par le colossal professeur d’institutions communautaires, soit rendue impossible par les diktats de Moscou. Déjà, le récent élargissement de l’Union européenne à huit pays d’Europe centrale et orientale vient d’être rejeté par les gérontocrates soviétiques.

Pourquoi l’URSS a-t-elle fait croire à sa disparition ? C’est ce que Gilles Toulemonde, flanqué de ses compagnons de beuverie Pierre-Alexis Féral et Philippe Dupuis, va essayer de tirer au clair…  

 

À cent lieues de se douter de l’incroyable destin qui l’attendait, Sylviane Tissot, professeur agrégée d’Histoire et de Géographie à l’Institut d’Études Politiques de Lille, rendait tranquillement leurs copies à ses élèves de la classe de RI2, agrémentant à chaque fois son geste par un petit commentaire du genre : « Zurcher, c’est pas mal, mais il me semble que vous avez grandement sous-estimé la puissance économique de l’Union soviétique au tournant des années 1990. » ; « Sansonetti, ça va ; néanmoins, je pense que vous vous êtes montré trop sévère avec Léonid Brejnev. » ; « Schupak, ça va pas du tout : la prochaine fois, vous garderez pour vous vos commentaires personnels sur la soi-disant impertinence des propos Georges Marchais à propos du bilan du communisme. » ; « Debar, c’est mieux. J’aimerais cependant savoir où vous avez pêché que Stakhanov était un imposteur ?… » ; « Mademoiselle Morley, combien de fois devrai-je vous rappeler que l’Archipel du goulag n’est en aucun cas un document historique ? » ; « Ah ! Saintot. Je vous ai mis 2. Encore une fois, vous tombez dans l’antistalinisme primaire. Vous savez, ce n’est pas parce que les Américains ont remporté la guerre froide que… »

« Salut, m’dame ! lança la voix joviale de M. Dupuis derrière elle.  

- Que… » balbutia Mme Tissot en se retournant et en avisant trois silhouettes qui s’encadraient tant bien que mal dans l’embrasure de la porte de la salle de classe. Elles appartenaient bien entendu à Gilles Toulemonde et à ses camarades MM. Dupuis et Féral. Le regard vitreux, les joues ornées de trace de rouge à lèvres, les trois compères étaient coiffés de ces couronnes en carton que l’on fournit avec les galettes des rois, et leurs poches étaient pleines de billets de banque, probablement acquis dans quelque casino de Marcq-en-Baroeul. Ils n’avaient plus guère de souvenirs de ce qu’ils avaient bien pu faire ces dernières heures, mais à coup sûr, la nuit avait été folle.

« Z’êtes en état d’arrestation ! reprit M. Dupuis en brandissant une bouteille de champagne à moitié vide.

- Ouais ! » renchérit Pierre-Alexis Féral en rajustant sa couronne de carton sur son crâne de gardien de but de l’équipe des Communautés européennes. Il chercha dans son esprit encore embrumé par l’alcool une parole intelligente susceptible d’être prononcée à cette occasion, mais, n’en trouvant pas, il répéta « Ouais ! Ouais ! » jusqu’à ce que M. Toulemonde ne finisse par en avoir assez et lui enfonce une langue de belle mère dans l’oreille droite.

« On n’a pas l’air sérieux, mais on plaisante pas, gronda-t-il ensuite d’un air très professionnel.

- Que signifie tout ceci ? s’insurgea Mme Tissot.

- Taisez-vous et suivez-moi sans discuter, lui intima Gilles. Je suis à la DGSE, voici ma carte » :

Diplômes – Qualifications – Titres
Maître de conférences à l’Université de Lille II.Doctorat de Droit Public (Nouveau régime), mention Très honorable avec les félicitations. Sujet de thèse : « Le déclin du Parlement sous la Ve République.Mythe et réalités » sous la direction de M. le Professeur Vandendriessche.D.E.A. de Droit Public Général, mention Bien. Sujet de mémoire : « Le régime juridique des pompes funèbres » sous la direction de M. le Professeur Sandevoir.


      
« Bien, soupira Mme Tissot sans prendre la peine de lire le bout de carton que notre héros lui carrait sous le nez. Je crois savoir ce que vous me voulez. »

            Gille se tourna vers ses acolytes et leur adressa un haussement de sourcils triomphant, puis il se retourna vers sa captive et dit sur un ton rassurant : « Allons plutôt en parler devant un café. Je crois que mes deux collègues en ont bien besoin.*

- Oui, excellente idée, approuva l’enseignante. Le Sporting, ça vous dit ? Je n’affectionne que les bars prolétaires. »

Pierre-Alexis, Gilles et Philippe s’entre-regardèrent d’un air mi-gêné, mi-désapprobateur, puis firent lentement « non » de la tête. Ils n’étaient plus très sûrs de l’état exact dans lequel ils avaient laissé cet établissement, mais préféraient demeurer dans l’ignorance plutôt que d’être accueillis à coups de fusil de chasse par son propriétaire.

« Bon, et bien dans ce cas, allons tous chez moi. » soupira Sylviane Tissot en prenant le chemin du parking de l’IEP, nos trois comparses sur ses talons.

Un quart d’heure plus tard, la Lada rouge sang de l’agrégée d’Histoire se garait devant la façade austère d’une maison hellemmoise dont nous tairons l’adresse exacte.

« Si vous voulez bien me suivre. » dit Mme Tissot en faisant signe à ses invités très particuliers de la suivre dans un vaste séjour dont le papier peint, orné de faucilles et de

marteaux entrecroisés, ne laissait aucun doute sur ses positions idéologiques.

            « C’est gentil, chez vous, commenta Gilles Toulemonde, plus par habitude de French lover que par véritable conviction.

- N’est-ce pas ? fit son hôtesse en passant un coup de chiffon sur le buste de Lénine qui trônait au-dessus d’un vieux poste de télévision. C’est fou ce qu’on peut trouver comme trésors, sur Internet.

- Vous m’en direz tant, approuva notre professeur en jetant un coup d’œil amusé sur Féral et Dupuis, qui se tordaient de rire en feuilletant de vieux numéros de Pif Gadget. Mais parlons plutôt de choses sérieuses, voulez-vous.

- Bien sûr, répondit Mme Tissot tandis que ses lèvres s’étiraient en un sourire diabolique. Asseyez-vous, je vous en prie. Je vais nous faire un peu de café.

- Merci. » firent nos trois héros en prenant place sur un gros canapé fleuri de l’époque d’avant la déstalinisation.

Une minute plus tard, Sylviana Tissova revenait dans la pièce, fusil-mitrailleur AK47 au poing.

« Ah-ah, je vous ai bien eu, salopards, ricana-t-elle tandis que nos trois enquêteurs levaient vivement les bras en signe de reddition.

- J’avais prévu cette ruse, ricana à son tour Toulemonde, pour se donner une contenance.

- Ne bougez pas, ou je vous abats sur le champ. » leur intima l’espionne soviétique en braquant son regard et le canon de sa Kalachnikov sur l’agent secret.

 

En sachant que La Vie Secrète de M. Toulemonde ne se termine que dans quatre épisodes, notre héros parviendra-t-il à se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré ? Sylviane Tissot est-elle vraiment une « méchante », ou votre narrateur a-t-il une vision du monde trop complexe pour adopter un point de vue binaire sur ses personnages ? Plus simplement, a-t-il peur de recevoir une mauvaise note aux prochains galops d’essai d’Histoire ? C’est ce que vous devrez normalement savoir dans le prochain épisode de notre grand-feuilleton du BdA, Le Plan Molotov.

*Un lecteur perspicace aura reconnu là une méthode habile pour en finir avec l’humour potache machiste et alcoolique du genre « Wahou les mecs qu’est-ce qu’on s’en est mis, ah les mecs, quand est-ce qu’on se remet ça eh eh eh » qu’en tant qu’être raffiné, ex-admissible à Science-po Paris, membre actif du BdA et ailier de l’équipe de rugby de l’IEP, je ne puis tolérer qu’à doses infinitésimales.

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J
hep, il manque la fin de l'épisode 4 et l'épisode 5...
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