TOULEMONDE 2, LE RETOUR
TOULEMONDE 2, LE RETOUR
par Jean Saintot
Résumé des épisodes précédents : À la suite d’un enchaînement de péripéties abracadabrantes narrées dans le Journal du BdA au cours de l’année universitaire 2004-2005, l’agent secret/professeur d’institutions politiques Gilles Toulemonde, ainsi que ses amis et collègues Philippe Dupuis et Pierre-Alexis Féral, ont provoqué la fin du monde. Est-ce pour autant celle de l’Histoire ?
Le « Sporting », bar PMU de Hellemmes (59) fait partie de ces lieux intemporels, dont l’inertie sert de contrepoids nécessaire à l’agitation frénétique de la société nordiste. Simple cube de briques rouges à l’enseigne sans prétention, tenu par un humanoïde à la moustache tombante et prénommé « Paulo », le bar accueille quotidiennement une clientèle strictement composée d’habitués. Bref, un bar typique du nord de la France.
Il existe deux théories pour expliquer le fait que le « Sporting » est le seul élément solide ayant échappé à la Fin du Monde déclenchée par Pierre-Alexis Féral dans le n°7 du BoZar. La première théorie affirme que le « Sporting » est si désespérément banal qu’il touche du doigt l’universel, et que son universalité lui a permis d’échapper à la destruction physique. La seconde théorie, de loin la plus populaire, affirme que le « Sporting » est si glauque que même l’Apocalypse a refusé d’y faire un saut.
« Pourquoi le Sporting n’a-t-il pas disparu ? se demanda à haute voix Gilles Toulemonde, qui ignorait alors tout de ces théories.
- Eh ben ça, si je savais, mon fieu, soupira Philippe Dupuis, le regard fixé sur le chapeau mousseux de sa Leffe.
- Hmmm-hmm, murmura Pierre-Alexis Féral.
- Vous reprendrez bien un demi, monsieur Gilles ? proposa Paulo en décapsulant une bouteille de Kro. C’est ma tournée. »
Le barman servit les aventuriers et jeta un coup d’œil au monde extérieur, ou plutôt à son absence. Le « Sporting » flottait seul au centre géométrique du Néant général. Toulemonde, Dupuis et Féral, avaient à peine eu le temps de s’y précipiter avant que l’univers achève de se résorber derrière eux.
Voilà plusieurs heures qu’ils se lamentaient sur leur sort au comptoir de l’établissement, éclusant binouze sur binouze en évitant de regarder par les fenêtres.
« Faudrait faire quelque chose, quand même, suggéra Toulemonde.
- Je vois pas quoi, fit le barman.
- Moi, j’ai une idée ! s’exclama Philippe Dupuis, s’illuminant soudain.
- Ah, oui, laquelle ? s’enquit Toulemonde.
- Ben, c’est assez simple, commença Dupuis. Tu t’appelles Toulemonde, vu ?
- C’est vrai. On s’est assez foutu de moi à cause de ce patronyme pour que je m’en souvienne.
- Ne sois pas amer, dit Philippe en haussant les épaules. Ce nom de famille te confère comme qui dirait une dimension universelle.
- Je ne vois pas où tu veux en venir.
- Ce que je veux dire, c’est que, de par cette dimension universelle, tu contiens en germe l’univers tout entier. Il suffirait donc que tu puisses « extérioriser » cette universalité pour recréer le monde tel qu’il existait avant sa disparition.
- On peut toujours essayer, mais je vois pas comment.
- En vomissant un bon coup, Gilles. »
Dupuis jeta un regard entendu à son collègue. Ce dernier opina du chef et sourit.
« Paulo, ramenez-moi trois tonneaux de rouge ! » ordonna Dupuis.
La soirée ne faisait que commencer.
***
« Ça va aller, Gilles ? » s’enquit Paulo en se lissant la moustache d’un air inquiet.
Le ventre ballonné et les joues incroyablement pâles, l’enseignant n’avait pas l’air dans son assiette. Son estomac faisait des bruits bizarres, comme s’il souffrait d’un génocide intérieur. Tout portait à croire à l’imminence d’une évacuation violente et involontaire.
« Courage, vieux. » fit Dupuis en servant un dernier verre de Bordeaux à son camarade.
« Gnnn… grogna notre héros en repoussant le récipient d’un air de supplication. C’était la première fois que Gilles refusait un verre ; Philippe frémit.
Sans un mot, Toulemonde se leva et claudiqua vers la porte du pub, qu’il ouvrit en grand.
« Mais qu’est-ce que vous faites ! s’exclama Paulo alors que le froid cosmique s’engouffrait par l’ouverture.
- Pas de panique, le rassura Dupuis. Il sait ce qu’il fait. »
Le professeur se mit à genoux, se pencha sur le seuil du bar et, une main plaquée sur son ventre, l’autre appuyée contre le mur, se mit à dégueuler copieusement.
Paulo et Féral le regardaient en silence, espérant que la prédiction de leur ami Philippe n’était pas vraie qu’onomastiquement.
Toulemonde eut une quinte de toux, et tomba à la renverse. Assurément, quelque chose de gros arrivait. Le juriste se mit à quatre pattes, et ouvrit la bouche. Il aurait voulu crier, mais seul un sifflement s’échappa de sa gorge encombrée.
Il resta prostré quelques secondes, puis dix doigts boudinés sortirent de sa bouche et se refermèrent sur ses joues, qu’ils écartèrent sans ménagement pour laisser la place à la tête, puis aux bras et aux épaules, d’un homme que les clients du « Sporting » ne connaissaient que trop bien.
« M. Thiébault ! s’exclamèrent-ils en chœur.
- Salut les enfants, fit ce dernier d’un air bonhomme en s’extirpant du corps de Gilles Toulemonde. Ça me fait plaisir de vous rev… »
Le directeur de l’IEP ne put finir sa phrase ; bientôt, il fut submergé sous les pans de réalité qui jaillissaient comme un geyser de la gorge meurtrie du malheureux Gilles. Le monde refaisait surface depuis la bouche ouverte de notre héros, qui vomissait planètes, étoiles et galaxies à un débit incroyablement rapide. Les spectateurs n’en croyaient pas leurs yeux. Au bout d’une dizaine d’heures, le paysage rassurant des venelles d’Hellemmes était réapparu autour du « Sporting. »
Le monde venait de renaître.
Ainsi s’achèvent Les Aventures de M. Toulemonde, telles qu’elles nous ont été transmises par de vieux manuscrits retrouvés sous le carrelage des lieux d’aisance du « Sporting ». Mais il ne fait aucun doute que Gilles a repris sa carrière d’espion.
En effet, en ce début de vingt-et-unième siècle, de sombres dangers menacent la République. À Bohain-en-Vermandois s’est créée une organisation terroriste, le Front de Libération des Braves Gens, et qui a pour but l’indépendance de la Picardie… Pour en savoir plus sur l’Histoire (à venir) de cette guerre de libération nationale, ne manquez pas le premier épisode de LAWRENCE DE PICARDIE, la grande saga rurale du journal du BDA.