La vie secrète de Toulemonde P2

ÉPISODE 4 : LE PLAN MOLOTOV
Résumé des épisodes précédents : Février 2005. L’Histoire détraque. L’Union soviétique n’aurait jamais disparu, le rideau de fer ne se serait jamais levé, l’Armée Rouge occuperait toujours la moitié orientale de l’Europe. Comment expliquer l’erreur qu’a eu le monde de croire à l’implosion du bloc de l’Est ? Pourquoi la Patrie des Travailleurs a-t-elle laissé croire à sa propre disparition ?
Un homme, Gilles Toulemonde, professeur de droit constitutionnel à l’Institut d’Études Politiques de Lille et ex-agent des services secrets français poursuivi par ses anciens collègues pour le meurtre de Jean-Pierre Raffarin, a décidé de tirer cela au clair. Flanqué de ses deux a(l)colytes, Pierre-Alexis Féral et Philippe Dupuis, il entreprend l’interrogatoire de Sylviane Tissot (de son vrai nom, Sylviana Tissova Oulianov), qui, d’après feu le Premier Ministre, serait membre d’un vaste complot international visant à préparer l’invasion du monde libre par les forces du Pacte de Varsovie. Manque de pot, l’espionne se rebiffe et tient en joue nos camarades avec une Kalachnikov. Du logis hellemmois où elle les a mené, personne ne les entendra crier…
« Écoutez, on peut s’arranger, bredouilla Gilles Toulemonde tandis que Dupuis et Féral refermaient précipitamment le Pif Gadget qu’ils feuilletaient.
- On ne transige pas avec les serviteurs du Grand Capital. » rétorqua l’espionne en plongeant son regard rougeoyant de haine dans les mirettes de l’ex-agent secret..
Sylviana Tissova allait presser la gâchette de sa Kalachnikov, quand un doute la prit au collet pour ne plus la lâcher. Était-il vraiment nécessaire – était-il vraiment moral – de supprimer son collègue ? « Bon sang, Sylviane (se dit l’agente de Moscou en s’efforçant de ne rien laisser transparaître de son trouble), tu as déjà tué des personnages bien plus considérables. Pourquoi devrais-tu avoir peur de ce valet de l’impérialisme américain ? »
Mais le fait est que le doute qui l’envahissait n’était pas fondé sur la crainte, mais sur l’attendrissement. Une espèce de pitié, douce et gluante comme de la guimauve, amollissait ses nerfs et neutralisait ses réflexes agressifs à la vue de ce petit homme chétif au crâne dégarni, que rien - et surtout pas son costard-cravate banalissime - ne séparait véritablement de la masse des mortels. Monsieur Toulemonde était l’anti-héros par excellence, et c’était cette nature archétypale qui en faisait, paradoxalement, un être à part. Cet homme semblable à des millions d’autres était comme le miroir de l’humanité en même temps que le reflet de chaque individu. Mieux, il était nous-mêmes, et justement parce qu’il nous ressemblait, on ne pouvait s’empêcher de l’aimer. Indéniablement, le professeur de droit constit’ atteignait l’universel.
C’était ce dont Sylviane Tissot prenait peu à peu conscience en tenant en joue l’enseignant, qui, tremblant comme une feuille, levait les mains en l’air d’un air pitoyable. Elle aurait voulu en finir dès maintenant, mais la contemplation de notre héros paralysait sa volonté. Regarder M. Toulemonde dans les yeux, c’était comme retrouver la foi après une croisade manquée, comme s’esbaudir devant des photos de bébés, comme un Spekuloo trempé dans du café, comme une matinée ensoleillée après une nuit d’orage, comme un nounours offert à un enfant triste, comme un bon cigare après une dure journée, comme une partie de billard avec de vieux amis, comme le ronronnement d’un chat qui vient se frotter sur les mollets nus de son maître.
Bref, M. Toulemonde était tout simplement trop chou pour être détesté.*
« Papa ! » s’exclama abruptement Mme Tissot en posant sa mitraillette avant de se jeter en pleurant dans les bras de Gilles. Tout en berçant doucement la criminelle blottie contre sa poitrine, l’enseignant fit un clin d’œil à ses deux comparses, ébahis devant l’aisance avec laquelle le charme naturel de leur collègue avait pulvérisé le mur de préjugés idéologiques de leur ennemie.
« Là, là… fit doucement l’enseignant en séchant les larmes de l’espionne. Asseyez-vous sur mes genoux et racontez-moi tout. »
Il fallut encore deux bonnes minutes pour que Sylviane reprenne un tant soit peu ses esprits et ne demande aux trois hommes ce qu’ils cherchaient au juste à savoir.
« Vous devez vous en douter, rétorqua Gilles, qui jouait à fond la carte de l’autorité paternelle. Contrairement à ce que vous prétendez dans vos cours, l’Union soviétique et le bloc de l’Est n’ont jamais disparu de la surface de la Terre. Il semblerait que la brève « éclipse » de ces entités sur la scène internationale ne soit qu’une tactique visant à faire croire à leur dissolution, probablement en vue de préparer une attaque-surprise sur le monde libre. Apprenez dans ce cas que l’Occident ne se laissera pas faire, et que…
- L’Union soviétique est réapparue ? le coupa brusquement l’espionne.
- Oui, répondit le professeur, sans comprendre l’effarement qui se lisait sur le visage de sa captive.
- Miséricorde ! gémit la prof d’Histoire. Que Dieu soit avec nous.
- Ne nous faites pas le coup de la criminelle repentante, l’admonesta Toulemonde.
- Mais vous ne comprenez donc pas ! C’est terrible ! hurla Mme Tissot en se dégageant de l’étreinte de l’agent secret. Si vous dites que l’Union soviétique a bel et bien refait surface plus de dix ans après son effondrement, c’est que Vladimir Poutine a décidé de mettre en route le plan Molotov !
- Que voulez-vous dire ? » demandèrent en chœur Gilles, Philippe et Pierre-Alexis.
La spécialiste des relations internationales poussa un profond soupir et alla s’asseoir sur un fauteuil libre. Puis, d’une voix entrecoupée par le sanglot, elle entama le récit de son existence. Fille, petite-fille et arrière petite-fille de mineurs stéphanois, elle avait fui le domicile familial à l’âge de seize ans pour échapper au destin de sa famille. Après deux ans d’errance à travers l’Europe des sixties en compagnie d’un groupe de hippies, elle devint la disciple de Jean-Paul Sartre, qui la persuada de reprendre ses études. Dix ans plus tard, elle obtenait un doctorat de soviétologie. Folle de joie, elle décida de fêter cet événement en se payant un séjour au Club Méditerranée.
C’est sur les plages de Provence que sa vie prit un tour inattendu : lors d’une soirée Bézut, elle rencontra un jeune apparatchik ukrainien du nom d’ Igor Tissov Oulianovitch. Elle en tomba aussitôt éperdument amoureuse. Après une semaine d’amour romantique dans le cadre bon vivant du Club Med des années 70, vint l’heure de la séparation. Sylviane devait rejoindre un département du CNRS spécialisé dans l’étude de l’Europe centrale et orientale ; Igor était attendu à son poste de manager dans une grosse entreprise spécialisée dans la fabrication de grosses poutres en fonte.
Les semaines et les mois passèrent, sans que Sylviane ne reçoive de nouvelles de son amant. Était-ce la censure, où Igor ne l’aimait-il déjà plus ? La jeune chercheuse décida de tirer tout cela au clair, et profita d’un séjour linguistique en Biélorussie orientale pour faire une virée sur Kiev et retrouver l’objet de son affection. Ce fut en vain qu’elle parcourut les allées populeuses de la capitale ukrainienne et les couloirs de l’entreprise sidérurgique où le jeune apparatchik prétendait travailler. Au terme de sa troisième journée de recherche, elle allait sombrer dans le désespoir quand, alors qu’elle marchait d’un air triste dans une venelle sombre de la cité soviétique, elle tomba par hasard sur Igor.
*Après ça, j’espère que M. Toulemonde se montrera clément avec moi lors de la session de rattrapage en juin prochain.
Ce dernier n’était plus que l’ombre de lui-même. Le poil terne et l’œil triste, il errait sans but apparent dans les rues du vieux Kiev, la mine abattue, les vêtements en lambeaux et une bouteille de vodka dans chaque main. À la vue de Sylviane courant vers lui d’un air à la fois joyeux et catastrophé, son visage mal rasé s’illumina et il ne tarda pas à lui expliquer les raisons de sa situation actuelle.
Igor Tissov Oulianovitch était membre de la section scientifique du KGB, chargée de fournir aux services secrets soviétique un matériel technologique de pointe tant en matière d’armement que de gadgets divers tels que démonte-pneus, lance-harpons, grappins, arbalètes sous-marines et autres microphones aux proportions microscopiques. Ou plutôt, il en avait été membre : son opposition à la cession au gouvernement d’une machine encore au stade du prototype, le kroumbovitch 3008 à fusion interne, lui avait valu d’être jeté en prison pour zinovievisme. Il avait néanmoins réussi à s’échapper de la geôle où on l’avait jeté en limant à coups de dents les barreaux de sa cellule ; depuis, il menait une vie de clochard, osant à peine se déplacer de jour de peur d’être reconnu par les forces de l’ordre, et attendant sans trop d’espoir une occasion de quitter l’URSS, dont les frontières restaient alors résolument fermées.
Interrogé sur la nature exacte du kroumbovitch 3008, la mine d’Igor s’assombrit. Il conduisit sa compagne dans un terrain vague déserté même pas les autres sans-logis, et fit part à Sylviane d’un des plus lourds secrets de la Maison Russie.
L’Union soviétique – ses dirigeants et sa population en avaient pris conscience – se portait mal. L’appareil industriel était vétuste, le gaspillage des ressources naturelles alarmant, le chômage se profilait à l’horizon, la croyance en la supériorité de la voie marxiste-léniniste battait de l’aile. Le communisme ne faisait plus rêver. Peut-être même qu’un jour, l’URSS finirait par disparaître, éclatant en une multitude d’États nationaux plus ou moins tiers-mondisés et satellisés par les USA.
De grandes réformes allaient bientôt être mises en place ; ceci dit, elles arrivaient trop tard, et risquaient même d’accélérer le processus de dissolution de l’État. La section scientifique du KGB avait donc commencé à travailler sérieusement sur un projet émis dès les années 1940 par Molotov, alors Ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique. Ce dernier étant complètement ivre, personne ne l’avait alors pris au sérieux ; il n’empêche que son idée fantaisiste pouvait bien, si elle était mise en pratique, sauver la Patrie des Travailleurs. Concrètement, elle consistait à bidouiller l’espace-temps de façon à provoquer le retour vers le passé d’une partie définie du globe terrestre. Les savants soviétiques pourraient ainsi ramener les Etats-Unis à l’âge de pierre, ou encore – en cas de destruction ou d’éclatement de l’URSS – faire revenir cette dernière à ne période plus glorieuse de son histoire.
Cette éventualité se faisant de plus en plus probable, et le progrès technologique rendant chaque jour possible de nouveaux miracles, un groupe de travail « projet Molotov » -auquel prit part Igor Tissov – fut mis en place. Après des années de calculs compliqués, les savants mirent au point le premier « kroumbovitch 3008 », appareil censé provoquer artificiellement des phénomènes spatiotemporels tels qu’accélérations et décélérations du flux temporel, arrêt prolongé du temps, et surtout retours en arrière. Les premiers tests, réalisés dans une base secrète de Sibérie orientale, s’étaient avérés concluants : il était bel et bien possible de provoquer, à une époque présente, le retour subit et définitif à une situation passée. Autrement dit, si l’URSS venait à disparaître, il suffirait à un individu animé d’une véritable foi socialiste d’appuyer sur un bouton pour provoquer sa « résurrection ». L’Union soviétique de 1970 réapparaîtrait subitement sur les ruines de la Russie post-communiste, et la guerre froide reprendrait.
Le problème, c’était que ce « retour vers le passé » présentait deux risques majeurs. Tout d’abord, il avait été prouvé en laboratoire que l’inversion des flux temporels provoquée par le kroumovitch était quasi-impossible à contrôler géographiquement : autrement dit, le retour vers le passé » risquait de s’étendre à l’ensemble de la planète, au lieu de rester circonscrit au bloc socialiste. Plus grave, il existait une forte probabilité que la machine se mette à détraquer et que le processus de régression temporelle ne puisse plus être inversé. L’Histoire irait « à rebrousse-temps », le XIXème siècle succédant au XXème, le XVIIIème au XIXème, et ainsi de site jusqu’au retour au néant primordial d’avant la naissance de l’Univers.
C’est pour cette raison qu’Igor avait préféré imposer son veto à la décision du conseil scientifique de mettre le kroumbovitch aux mains du gouvernement. Hélas, son initiative avait été mal prise par ses supérieurs, et il s’était retrouvé en prison. La suite, Sylviane la connaissait.
« Et qu’avez-vous fait, alors ? demanda Philippe Dupuis au terme du récit de Mme Tissot.
- Je l’ai tué de mes mains, répondit abruptement l’enseignante.
- QUOI ? s’exclamèrent ses trois invités.
- Il le fallait, déclara la soviétologue. En s’opposant à la volonté de ses pairs, il avait trahi la Patrie des Travailleurs. Je l’aimais, mais c’était un traître.
- Mais… bredouilla Toulemonde, dans l’esprit confus duquel l’indignation se disputait à la surprise.
- Écoutez, fit Mme Tissot avec la voix énervée qu’elle employait d’ordinaire pour défendre ses arguments contre les remarques incessantes d’Alexandre Zurcher*. Si je l’avais laissé en vie, Igor aurait très certainement trouvé le moyen de parler du kroumbovitch à un informateur occidental. Vous vous doutez bien des conséquences que cela aurait pu avoir pour l’Union soviétique. Les USA auraient immanquablement envoyé un commando spécial neutraliser cet engin, action qui aurait probablement entraîné des représailles massives de la part de l’URSS.
- Je comprends, dit Pierre-Alexis Féral. Qu’avez-vous fait à votre retour en France ?
- Eh bien, j’ai repris mon travail de soviétologue, travail qui m’a amené à rencontrer des agents du KGB et, occasionnellement, à travailler pour eux. Comme la soviétologie est devenue une discipline moins prisée après les événements de 1989-1991, Jean-Louis Thiébault, ex-taupe des services secrets soviétiques, m’a pris sous son aile et c’est ainsi que j’enseigne l’Histoire à l’IEP.
- Je vois, fit Toulemonde. N’aviez-vous pas peur qu’avec la perte de pouvoir de la Russie sur la scène internationale, Boris Eltsine ou ses successeurs ne mettent en route le Plan Molotov ?
- Au début, si, confessa Mme Tissot. Mais jusqu’à ce que vous ne me préveniez du « retour » subit de l’URSS, je n’y pensais plus tellement. Je me disais que si les dirigeants russes avaient retrouvé des rêves de domination mondiale, ils auraient déjà fait appel au kroumbovitch.
- Eh bien ! Il semble que Vladimir Poutine aie franchi le Rubicon, soupira Féral.
- Bon ! s’exclama Toulemonde en se levant brusquement. Il faut impérativement neutraliser le kroumbovitch avant que le plan Molotov ne dérape. Je n’ai pas envie de me retrouver avec une deuxième catastrophe temporelle sur les bras. Sylviane, pouvez-vous me donner les coordonnées du kroumobitch ?
- Bien sûr. » répondit cette dernière. Elle farfouilla dans la poche de sa veste en daim et en tira une carte grossière de la Sibérie, où des croix rouges figuraient les bases militaires secrètes et un gros « K » tracé au feutre noir, la caverne où devait se trouver la machine infernale.
*(Private Joke)
« Merci. Nous n’avons plus rien à faire ici présent. » fit sèchement Toulemonde en s’emparant du bout de papier. Il le parcourut brièvement des yeux, le plia soigneusement et le planqua sous les semelles de ses souliers avant de faire signe à Féral et Dupuis de le suivre jusqu’à l’aéroport international de Lezennes. Là, ils prirent le premier avion venu, le détournèrent sans vergogne, persuadèrent ses passagers et son équipage à sauter par-dessus bord et s’emparèrent des commandes. Au bout d’une trentaine d’heures d’un vol chaotique, durant lequel ils furent notamment pris en chasse par l’US Air Force, victimes d’une terrible tempête, et bien marris d’apprendre qu’aucun d’entre eux ne savait piloter, ils s’écrasèrent sans trop de dommages au milieu des forêts glacées et inhospitalières de la Sibérie orientale.
Gilles Toulemonde et ses amis parviendront-ils sain et sauf jusqu’à la caverne maudite où se cache le kroumbovitch ? Réussiront-ils à inverser le processus de régression temporelle enclenché par Vladimir Poutine ? Ce dernier s’étendra-t-il au reste du monde, comme Igor le pressentait, ou s’arrêtera-t-il au rideau de fer ? Vous le saurez dans le prochain épisode de notre grande saga du BdA, La Caverne de tous les dangers.
ÉPISODE 5 : LA CAVERNE DE TOUS LES DANGERS
Résumé des épisodes précédents : Février 2005. L’Histoire détraque. L’Union soviétique n’aurait jamais disparu, le rideau de fer ne se serait jamais levé, l’Armée Rouge occuperait toujours la moitié orientale de l’Europe. Comment expliquer l’erreur qu’a eu le monde de croire à l’implosion du bloc de l’Est ? Pourquoi la Patrie des Travailleurs a-t-elle laissé croire à sa propre disparition ?
Un homme, Gilles Toulemonde, professeur de droit constitutionnel à l’Institut d’Études Politiques de Lille et ex-agent des services secrets français poursuivi par ses anciens collègues pour le meurtre de Jean-Pierre Raffarin, a décidé de tirer cela au clair. Flanqué de ses deux a(l)colytes, Pierre-Alexis Féral et Philippe Dupuis, il entreprend l’interrogatoire de Sylviane Tissot (de son vrai nom, Sylviana Tissova Oulianov), qui, d’après feu le Premier Ministre, serait membre d’un vaste complot international visant à préparer l’invasion du monde libre par les forces du Pacte de Varsovie.
Cette dernière leur révèle la raison du retour subit de l’URSS sur la scène internationale. En réalité, la Patrie des Travailleurs aurait bel et bien disparu en décembre 1991 ; simplement, Vladimir Poutine, atteint d’une grave crise d’ « ostalgia », aurait décidé d’actionner le « kroumbovitch ». Cette machine infernale a été conçue pour jouer sur les flux temporels afin de provoquer la réapparition, à une époque donnée, d’une époque révolue. C’est ainsi que le Président russe a décidé unilatéralement de faire renaître le bloc de l’Est tel qu’il existait au tournant des années 1970.
Le problème, c’est que le kroumbovitch peut provoquer accidentellement des catastrophes temporelles d’envergure. Par exemple, le « retour en arrière » déclenché par Poutine pourrait très bien s’étendre au-delà des frontières du bloc de l’Est ; pire encore, ce même retour en arrière pourrait s’avérer irréversible, et provoquer la régression sans fin du monde du présent au néant primordial d’avant le Big Bang...
Au moment où commence ce nouvel épisode, Gilles Toulemonde et ses compagnons de beuverie viennent de débarquer en Sibérie, où se trouve la caverne où est cachée le kroumbovitch.
« Soyez sur vos gardes, fit Toulemonde en sortant un pistolet à fléchettes de la poche droite de son pantalon. La région doit grouiller de gardes rouges armés jusqu’aux dents.
- Qu’ils y viennent, gronda Pierre-Alexis Féral en faisant jouer ses impressionnants biceps.*
- Ouais. » renchérit M. Dupuis. L’enseignant sortit une bouteille de Kro de la manche de sa veste et en rompit le verre contre le tronc d’un arbre, se constituant ainsi une arme primitive mais efficace, qui avait déjà sauvé la vie à plus d’un homme ivre.
Gilles Toulemonde sourit, et, après avoir jeté un coup d’œil à la carte que lui avait fournie Madame Tissot, fit signe à ses collègues de le suivre vers le Sud, le long d’un sentier sinueux parsemé d’ossements, de fioles de vodka vides et de mines antipersonnelles fort heureusement hors d’usage.
« On se rapproche, murmura notre héros au bout de quelques minutes. Les bouteilles de vodka et d’huile de moteur vides se font plus nombreuses. Redoublons de prudence. »
Féral et Dupuis acquiescèrent silencieusement et suivirent leur ami jusque derrière un énorme bloc de roche basaltique qu’ils entreprirent d’escalader. A mi-hauteur de ce promontoire, se trouvait une porte secrète, dont les contours très nets n’étaient pourtant visibles qu’à très courte distance. Gilles en poussa l’unique battant, et ses deux compadres lui emboîtèrent le pas dans un long couloir sombre, éclairé par des torches scotchées aux murs. Après un quart d’heure d’un cheminement ennuyeux, ils débouchèrent sur une immense grotte *Les conseillers juridiques des Communautés européennes ne trimballent pas chaque matin et chaque soir les 100 000 pages de législation communautaire dans leurs mallettes sans que ça n’aie des conséquences sur leur constitution physique.
souterraine, brillamment éclairée par des spots lumineux et au centre de laquelle se dressait le kroumbovitch 3008 – sorte d’amalgame de tuyaux fluorescents, d’hélices vrombissantes et de bidons de bakélite remplis de minutes passées, futures, présentes et potentielles liquéfiées. L’étrange machine était gardée par plusieurs centaines de sentinelles en uniformes de l’Armée Rouge, un char T-52, quelques transfuges de France.9, trois jeeps volées aux Américains, un scooter des neiges blindé, vingt-sept kangourous importés d’Australie et neuf agents du KGB dont trois portaient un missile nucléaire tactique dans leur sac à dos et les six autres, un sabre de samouraï datant du dix-septième siècle.
« On y va, Gilles ? demandèrent en chœur Philippe Dupuis et Pierre-Alexis Féral, qui avaient trop bu dans l’avion pour prendre conscience de la qualité du dispositif défensif des Soviétiques.
- On y va. » opina notre héros.
Dès lors, tout se passa très vite. Les trois enseignants dévalèrent la pente en hurlant comme des sauvages et se ruèrent sur les soldats les plus proches, leur brisant le crâne à coups de bouteilles de bière dans une ambiance potache et rabelaisienne. La réaction ne se fit pas attendre, et le canon du T-52 pivota dans la direction de nos héros avant de cracher une pluie d’obus dans leur direction. Vifs comme l’éclair, les trois espions enfourchèrent trois kangourous et bondirent hors d’atteinte de la machine de guerre. Tout en distribuant des torgnoles aux fantassins qui tentaient de leur barrer le passage, ils firent plusieurs fois le tour du char d’assaut, qui, ne sachant plus où donner de la tourelle, explosa en mille morceaux dans une logique cartoonesque. Hurlant d’une joie féroce et attiléenne, Gilles Toulemonde se laissa tomber sur le siège arrière d’une jeep, et, après avoir tordu le coup de son conducteur, entreprit d’écraser tous les piétons qu’il croisait. Philippe Dupuis adopta la même tactique, tandis que Pierre-Alexis Féral soulevait la troisième jeep et la balançait violemment sur les samouraïs du KGB*. La lutte se poursuivit, indécise et cruelle, pendant plusieurs minutes, laissant le temps aux membres de France.9 de filer à l’anglaise après avoir reconnu leurs trois professeurs. Il ne resta finalement plus en lice que les trois Franchouillards et un unique agent du KGB armé d’une ogive nucléaire.
« Ne bougez pas, ou je fais tout péter ! » cria-t-il en russe à l’intention de ses vis-à-vis, qui, blessés en de multiples endroits et fièrement juchés au sommet d’une pile de cadavres de vingt mètres de haut, le fixaient des yeux avec un sourire inquiétant.
« A trois, on lui saute dessus et on embarque le kroumbovitch, souffla Toulemonde à ses camarades. Un…
- Trois ! » hurla Féral en se jetant sur le Soviétique, qui tira la languette commandant la mise à feu de la Bombe.
Nos héros survivront-ils au souffle de l’explosion nucléaire ? Qu’adviendra-t-il du kroumbovitch et de l’humanité ? Vous le saurez dans le prochain épisode de notre grand feuilleton du BdA : Retour en terre de France.
*Voir note de la page précédente.
ÉPISODE 6 : RETOUR EN TERRE DE FRANCE
Résumé des épisodes précédents : Gilles Toulemonde, Pierre-Alexis Féral et Philippe Dupuis, partis en expédition en Sibérie soviétique afin de bousiller une arme secrète jouant sur le continuum spatio-temporel, ont indirectement provoqué l’explosion d’une bombe atomique lors d’un combat sans merci contre un bataillon de l’Armée Rouge.
Catapultés dans les cieux en même temps que d’autres débris par le souffle brûlant et radioactif de l’explosion nucléaire, Toulemonde et ses deux collègues hurlaient de joie et de terreur mêlés. Au-dessous d’eux, commençait à se former un champignon de cendres et de fumée grisâtre, qui se résorba en laissant sous lui un paysage de chaos et de désolation. Les trois professeurs, à présent totalement dessaoulés, finirent par entamer une descente rapide et verticale vers la surface terrestre. Fort heureusement, ils croisèrent un vol d’oies sauvages et s’agrippèrent tant bien que mal à leur plumage.
Les robustes volatiles poursuivirent leur route jusque dans le ciel bleu de l’Allemagne, puis, épuisées, cessèrent tout à fait de battre des ailes.
« Nooooooooooooon ! » hurlèrent leurs cavaliers en entamant leur longue chute, qui les mena jusqu’à une estrade où Mussolini en personne haranguait ses partisans en uniformes. « Aouch ! Aouch ! Aouch ! » fit le triste individu en se prenant successivement sur la tête les masses de Gilles Toulemonde, Philippe Dupuis et Pierre-Alexis Féral.
Ces derniers se relevèrent péniblement, époussetèrent leurs vestes et rajustèrent leurs cravates. Ils s’apprêtaient à filer à l’anglaise quand un officier en uniforme noir bondit sur l’estrade et prit le malheureux Toulemonde au collet en répétant : « Mama mia ! Qui êtes-vous ? »
« Bon sang de bonsoir, bredouilla le non-italophone professeur en tournant la tête vers ses camarades. La destruction du kroumbovitch a dû provoquer une régression temporelle incontrôlable, et nous voilà plongés dans l’Italie des années trente. Si ça se trouve, en rentrant en France on se retrouvera en pleine Guerre de Cent Ans. »
Philippe Dupuis jeta un regard lourd de reproche à Pierre-Alexis Féral, qui rougit et, pour se faire pardonner sa maladresse, assomma d’un coup de boule le fasciste qui abreuvait Toulemonde d’insultes intraduisibles.
Cette initiative entraîna une réaction en chaîne d’une rapidité inouïe. L’armée du Duce se mit en branle et entreprit de poursuivre les trois espions français, qui couraient avec l’énergie du désespoir dans les rues de la Ville éternelle.
Les fugitifs finirent par se retrouver dans une impasse, face à un mur infranchissable. « Nous sommes cuits. » soupira Toulemonde en se laissant tomber sur les pavés crottés de la rue. Juste au moment où Féral et Dupuis allaient l’imiter, une série de pétarades se fit entendre dans le ciel ; les trois héros levèrent leurs yeux au ciel et aperçurent 1) un avion en flammes qui s’écrasait sur la ville 2) un chasseur italien victorieux qui enchaînait les loopings au-dessus du lieu de son triomphe 3) un parachutiste qui, profitant d’un vent favorable, atterrit juste en face de nos héros.
« Guy Richard ! s’étonnèrent en chœur les trois enseignants.
- Appelez-moi Gaïe Witcheud, à l’anglaise, répliqua le dandy de sa voix calme. Gaïe Witcheud, agent des services secrets britanniques et pilote de la Royal Air Force. »
Tout en se débarrassant de son encombrant parachute, le directeur des études de Science-po Lille jeta un coup d’œil aux mines ahuries et balafrées de ses collègues.
« Je vois que la DGSE n’a rien gagné en subtilité depuis l’affaire du Rainbow Warrior, fit-il en souriant. Sauter du ciel au beau milieu d’un discours de Benito Mussolini…
- J’bosse à mon compte, le coupa Gilles Toulemonde, trop préoccupé par l’arrivée imminente de l’infanterie italienne pour s’offusquer des propos richardiens. Et si vous avez une idée pour nous sortir de ce pétrin, elle est la bienvenue.
- Pas de problème, mon cher. » fit le Franco-britannique. Le gentleman claqua des doigts, et un homme chauve en costume trois-pièces se matérialisa à ses côtés.
« JEAN-LOUIS THIÉBAULT ! s’exclamèrent nos trois comparses.
- Et oui, les amis, confirma ce dernier, bonhomme.
- Mais comment ?… balbutia Philippe Dupuis.
- Je suis un Slider, fit le directeur de Science-po Lille. Je me rie de l’espace et du temps, aussi ai-je décidé de vous rejoindre pour vous sauver des griffes de ces... (Thiébault chercha le mot juste) …barbares. »
Il fit un signe de tête en direction des troupes mussoliniennes, à présent à une cinquantaine de mètres à peine du groupe de Lillois.
« Tenez-vous par la main ! ordonna le directeur. Formez un cercle ! »
Les autres obtempérèrent sans comprendre. Satisfait, Jean-Louis Thiébault sourit, se plaça au centre de la ronde et claqua des doigts. Aussitôt, une poussière magique jaillit de ses doigts boudinés et retomba en pluie autour des cinq aventuriers, les enveloppant comme un cocon protecteur. Une ou deux secondes plus tard, les espions se retrouvaient assis au comptoir du « Sporting », le fameux débit de boisson hellemmois. Sylviane Tissot et Jacques Chirac devisaient dans un coin du bar.
« Qu’est-ce que je vous sers ? grogna Paulo en reconnaissant ses trois habitués.
- Qu… bredouilla Toulemonde, dépassé par les événements.
- J’offre une tournée générale ! » s’exclama joyeusement M. Thiébault tandis que Guy Richard se penchait sur la carte des vins. Les binouzes ne tardèrent pas à affluer et les trois espions remirent à plus tard leurs demandes d’explication.
Au bout de quinze minutes de beuverie, Jacques Chirac se leva de sa chaise et demanda l’attention générale, qu’il obtint dès que Pierre-Alexis Féral eut assommé Philippe Dupuis, qui, même pas saoul, avait entamé son répertoire de chansons ch’tis.
« Très chers compatriotes, fit le Président tandis qu’un cameraman de France Télévisions surgissait d’une trappe dans le sol pour filmer son discours, j’ai une nouvelle importante à vous annoncer. Vous n’êtes pas sans savoir qu’une très grave catastrophe temporelle a eu lieu dernièrement en Russie ; or, il semblerait que cette catastrophe, qui prend la forme d’une régression vers le passé, soit en train de gagner d’autres régions du monde. Ainsi, pour autant que nous le sachions, l’Allemagne et l’Italie sont redevenues telles qu’elles étaient en 1935, tandis que l’Europe orientale se trouve actuellement à la fin du dix-septième siècle. Je tiens donc à…
- Monsieur le Président, l’interrompit le journaliste, n’est-il pas possible que la France soit elle aussi gagnée par ce phénomène ?
- J’allais y venir, fit le chef de l’État. La réponse est heureusement non, mon cher ami. Le nuage d’ions temporels s’est arrêté à la frontière.
- Vous en êtes sûr ? persifla le cameraman, goguenard.
- Totalement sûr, certifia Chirac, catégorique. Le CNRS vient en effet de démontrer que l’atmosphère de notre pays était naturellement résistante aux ions temporels, et ce en raison de sa teneur anormalement élevée en beaujolite. Comme vous le savez tous, la beaujolite est une particule qui donne son goût tout particulier aux jeunes vins du Beaujolais. Il semblerait donc que notre culture viticole ait à nouveau sauvé notre nation. »
Un orchestre invisible se mit à jouer la Marseillaise et, dans toutes les rues de toutes les villes de France, les gens se mirent à défiler en chantant de joie et en agitant des petits drapeaux tricolores. Une foule de Hellemmois en survêt’ se ruèrent au « Sporting » pour voir le chef de l’État, qui accrochait la légion d’honneur à la boutonnière de nos héros. Jean-Louis Thiébault fut à nouveau fait Chevalier de l’Ordre du Mérite, mais, tout à son bonheur, il ne remarqua pas cette maladresse présidentielle. Le patron pleurait de joie et servait des verres de vin rouge à tout le monde. Philippe Dupuis entamait le répertoire de Pierre Bachelet : « Dans l’Nord, c’était les corons... »
Ces manifestations de joie furent momentanément interrompues par l’arrivée impromptue d’une horde de Vikings en peaux de bête, qui, menés par Éric le Rouge en personne, massacrèrent quelques centaines de badauds avant d’être neutralisés par la police municipale. Tandis que les ambulances emportaient les corps mutilés des victimes innocentes de ces trouble-fêtes, Jacques Chirac se tourna vers la caméra et reprit de l’air triste et solennel qu’il prenait pour dénoncer la montée de l’antisémitisme : « Ne nous réjouissons cependant pas trop vite. Nul ne sait combien de temps cette tempête temporelle va durer, mais pendant tout ce temps, notre pays risque de faire l’objet d’intrusions de bandes armées venues du passé. C’est pourquoi je fais appel à l’article 16 et invite chaque Français à rester chez soi et à s’informer par la télévision. L’armée de terre vous approvisionnera en saucissons, en fromage et en bouteilles de beaujolais nouveau. »
Les clients du « Sporting » s’en repartirent chez eux en bougonnant, sous l’œil paternaliste et bienveillant de Jacques Chirac. MM. Toulemonde, Dupuis, Féral, Richard et Thiébault, ainsi que Mme Tissot allaient en faire de même quand le Président les arrêta : « Attendez, vous tous. J’ai deux mots à vous dire. »
Que s’apprête à dire le chef de l’État ? En sachant qu’il vient de s’octroyer les pleins pouvoirs, cela sera-t-il constitutionnel ? Quelle sera la réaction de Jean-Louis Thiébault devant le fait qu’aucun membre du BdA ne l’a prévenu de sa présence dans notre feuilleton ? Vous le saurez dans le prochain et dernier épisode de La Vie secrète de M. Toulemonde : L’Apocalypse éthylique.