Toulemonde 1 l'intégrale P3

Publié le par BoArts

ÉPISODE 7 : L’APOCALYPSE ÉTHYLIQUE

 

Résumé des épisodes précédents : Lors d’une mission particulièrement dangereuse en Sibérie soviétique, Gilles Toulemonde, ex-agent secret et assassin de Jean-Pierre Raffarin, ainsi que ses a(l)colytes Philippe Dupuis et Pierre-Alexis Féral, ont par mégarde inversé le flux chronologique mondial. Il en résulte un vaste mouvement de « retour vers le passé », dont seule la France est épargnée. Il semblerait en effet que l’atmosphère française, de par sa teneur en « beaujolite » (ou particules de beaujolais nouveau), soit insensible à l’assaut des ions temporels à l’origine de la catastrophe.

Au moment où commence cet épisode, Toulemonde et ses amis rencontrent Jacques Chirac dans le cadre désuet et glauque du « Sporting », le célèbre bar hellemmois. Le Président vient de s’octroyer les pleins pouvoirs et affirme avoir deux mots à dire à notre cher professeur de droit constitutionnel...

 

« Vous m’en voulez toujours pour avoir aveuglé Raffarin, c’est ça ? demanda Gilles.

- Comment, c’est vous qui l’avez… commença Jacques Chirac, interloqué.

- Non-non, bien sûr que non, mentit Philippe Dupuis en obstruant la bouche de son collègue avec une canette de Kronenbourg.

- J’aime mieux ça, fit le chef de l’Etat, pas dupe, tandis que Féral aidait Toulemonde à recracher le récipient métallique. Non, je voulais juste vous convier à une petite sauterie au Palais du Luxembourg... pour discuter de l’avenir de la nation.

- Nous en serions ravis. » firent en choeur les autres protagonistes de ce roman-feuilleton en emboîtant le pas au Grand Jacques. Ce dernier les invita à prendre place dans une très longue limousine rose, qu’il avait acheté au dernier salon de l’agriculture avant de la vider de ses entrailles pour y aménager un moteur Diesel, trois banquettes avec fauteuils en cuir, un volant et une boîte de vitesses directement connectée au cerveau de l’animal.

Le véhicule biologique meugla et en fonça à toute berzingue vers la capitale. Deux heures plus tard, la limousine se garait dans le jardin du palais présidentiel.

« Si vous voulez bien me suivre. » dit un majordome en guidant les invités jusqu’à l’hémicycle. Jacques Chirac fit signe aux espions de prendre place dans un rang abandonné par les absentéistes habituels, fit évacuer le président de l’Assemblée par le majordome, prit sa place et entama le discours que voici :

« Chers amis députés et espions, j’ai une tragique nouvelle à vous annoncer. La section viticole du CNRS m’a fait savoir hier que nos réserves de beaujolais n’étaient pas suffisantes pour générer un écran protecteur de beaujolite susceptible de protéger le territoire métropolitain pendant plus de trois semaines et demi. (Murmure de désappointement à droite, exclamations diverses à gauche, accroissement du sentiment de culpabilité de Pierre-Alexis Féral.)

« Néanmoins, je vous propose un pacte. Gardes, évacuez les quelques personnes venues assister aux débats (Trois agents de la DST éjectèrent la classe de sixième venue assister aux débats parlementaires.) Bien. Je vous propose en premier lieu, et pour des raisons évidentes, de ne pas avertir la population de ce fait. (Molles protestations sur les bancs de l’opposition.) En second lieu, je vous propose de confisquer l’ensemble des réserves nationales de beaujolais nouveau à notre profit pour les consommer ici même, pendant les semaines qui viennent. Avec un peu de chances, nous échapperons ainsi au sort de nos compatriotes. Cela pourra paraître machiavélique à certains d’entre vous, mais moi j’approuve. (Quelques sifflets sur les bancs de la gauche, vite couverts par le bruit d’une fanfare jouant la Marseillaise, avant l’arrivée d’une centaine de jeunes filles souriantes en petite tenue, portant chacune une bouteille de beaujolais.) Amis députés ! Camarades espions ! Une fois la tempête finie, nous repeuplerons le monde avec l’aide volontaire de ces demoiselles choisies spécifiquement pour leurs talents de reproductrices ! Alléluia ! »

Tandis qu’une fête résolument orgiaque commençait au Palais du Luxembourg, une brigade de gardes républicains triés sur le volet emmura de l’intérieur tous les accès au bâtiment - à l’exception d’une fenêtre du dernier étage, par laquelle il serait possible de constater la progression des dérèglements chronologiques ambiants.

Les jours passèrent dans une insouciance dionysienne, où la pire des gueules de bois passait avec l’absorption de nouvelles quantités d’alcool. Des milliers de bouteilles vides tapissaient le sol de l’hémicycle, où, pour la première fois dans l’Histoire de la vie politique française, la gauche comme la droite parvenaient à s’entendre sur le programme du gouvernement, à savoir leur procurer toujours plus de gros rouge. Même Philippe Dupuis était dégoûté par cette attitude décadente.

Il finit par se réfugier dans le grenier du Palais du Luxembourg, où ses collègues espions de l’Institut d’Études Politiques de Lille ne tardèrent pas à le rejoindre. Depuis cette cachette, ils observaient les bouleversement anti-chronologiques que subissait le monde extérieur : le Paris du vingt-et-unième siècle retourna au vingtième siècle, puis au dix-neuvième, avant d’entamer un brusque retour vers le Moyen Âge et enfin vers la Lutèce gallo-romaine. Quelques « jours » plus tard, il n’y avait plus dehors qu’une vaste plaine déserte, parcourue par des tigres aux dents de sabre et des hommes préhistoriques. Bientôt, ce fut au tour des dinosaures de rôder autour du Palais. Puis toute vie disparut, faisant place à un océan, puis à un désert de cendres et de magma.

Par contre, ni le Palais du Luxembourg ni ses détestables locataires n’étaient victimes de quelque altération que ce soit : la parcelle de terrain sur laquelle était bâti le palace résistait au bombardement des ions temporels. Si bien qu’au bout d’une nouvelle semaine, il flottait seul au beau milieu de l’espace d’avant la création du monde. L’Univers connu, avec ses myriades de nébuleuses et de galaxies, avait disparu, ou plutôt, était retourné au stade fœtal qui était le sien avant le Big Bang.

Plusieurs mois passèrent avant que les premiers effets de la tempête temporelle ne se fassent sentir à l’intérieur de la prison qu’était devenue le Palais du Luxembourg. Tout d’abord, l’aspect intérieur du bâtiment subit de très légères altérations, qui finirent pas alerter ses habitants. Puis ce furent ses habitants eux-mêmes qui se mirent à rajeunir... La régression temporelle commençait.

Pendant que les membres du corps législatif dormaient en compagnie de leurs campagnes, Jacques Chirac se leva sur la pointe des pieds et partit réveiller Gilles Toulemonde et ses amis, qui avaient élus domicile dans le grenier.

« Vite ! Vite ! Levez-vous !

- Que… quoi ? firent nos héros en écarquillant les yeux.

- Suivez-moi vite ! lui intima le Président.

- Mais pourqu… » commença Philippe Dupuis avant de pousser un cri de surprise. Le Président avait désormais l’aspect d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, promis à un bel avenir. Indéniablement, la tempête qui avait soufflé sur le monde extérieur commençait à gagner l’intérieur de leur sanctuaire...

« Vingt dieux ! » pestèrent nos héros en constatant qu’ils étaient tous retombés en enfance, physiquement du moins. Seul Gilles Toulemonde, fidèle à lui-même, n’avait pas changé.

« Enfilez-ça. » fit Chirac en leur distribuant d’étranges combinaisons.

Il s’agissait de scaphandres de cosmonautes, auxquels étaient fixés, en plus des traditionnelles bouteilles d’oxygène, récepteurs radios et autres ustensiles, deux tonnelets de beaujolais nouveau. Deux pailles assuraient la transmission du précieux liquide jusqu’aux lèvres du porteur. 

En deux minutes, le Président et nos amis furent tous engoncés dans ces curieuses armures.

« Tout ce qui reste de notre pays est perdu, autant s’y résoudre et profiter de l’autonomie que nous laissent nos dernières réserves de vin pour faire un tour à l’extérieur. » fit le chef de l’Etat avant de sauter par la fenêtre du grenier. Toulemonde et ses collègues haussèrent les épaules et quittèrent à leur tour le Palais du Luxembourg. Bien leur en prit : deux minutes plus tard, et celui-ci disparaissait dans le néant avec tous ses habitants.

« Et maintenant, on fait quoi ? » demanda Philippe Dupuis.

Les scaphandriers s’entre-regardèrent, indécis. Puis Pierre-Alexis Féral disparut avec un « pop ! » sonore.

« Bon sang de bonsoir ! s’exclamèrent les paliens.

- Tétez vos pailles ! fit Chirac. C’est le seul moyen d’échapper provisoirement à l’effet des ions temporels ! »

Au moment où il finissait sa phrase, Sylviane Tissot s’évanouit dans les ténèbres en poussant un hurlement terrifiant. Aussitôt, les cosmonautes improvisés entamèrent leurs tonnelets de beaujolais, croisant les doigts pour que la tempête cesse au moment où leurs réserves seraient épuisées.

Mais cette dernière continuait de plus belle ; bientôt, la tête d’épingle lumineuse et brûlante à laquelle se réduisait l’Univers s’évanouit, laissant définitivement place au Néant primordial d’avant la création du monde.

L’espoir abandonna nos camarades, qui n’en continuèrent pas moins à se saouler avec acharnement. Cela ne les empêcha pas de disparaître les uns après les autres.

Le dernier à y passer fut Gilles Toulemonde, héros de cette aventure, enseignant émérite et incarnation des valeurs de notre pays en France comme à l’étranger.

Et il lui sembla apercevoir, tandis qu’il se dressait, seul, dans l’obscurité mystique qui l’environnait de toutes parts, l’œil omnivoyant de Dieu se refermer sur les lambeaux de sa Création.

 

FIN

 

Jean Saintot.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article