Prose Evangile selon Jean J5
Au commencement était le Début. Le Destin n’avait pas encore dévidé la Pelote du Temps, qui stagnait, indolente, dans un coin poussiéreux du Tiroir des Concepts. L’Esprit flottait tristement à la surface ferrugineuse d’une réalité en gestation, en quête d’un corps où s’incarner. Un vent glacial et antipathique rebondissait en hurlant contre les frontières des Mondes Possibles, réclamant avec une insistance inutile l’ouverture des Robinets de la Créativité Divine et l’invention du fil à couper le beurre. La Nuit infinie d’avant l’émergence des premiers corps célestes baignait ce chaos stérile de son indéniable obscurité.
C’est alors que Trigger, Dieu des Gâchettes et des Mécanismes d’Enclenchement, émergea de son sommeil éternel et poussa légèrement, de la pointe du pied et sans avoir l’air d’y toucher, la Pelote du Temps en direction du vaste Destin qui miaulait paresseusement, vautré sur une couche de notions arithmétiques empiriquement inutilisables. Les poils du Chat gigantesque se hérissèrent sur sa peau de bitume, et, d’un coup de patte aussi nonchalant qu’habile, il frappa le projectile, qui se mit à rebondir contre les parois du Tiroir des Concepts avec une violence telle qu’il finit par en jaillir et par se heurter, pour la première fois, à la Pseudo-Réalité.
La réaction idéal-chimique qui s’ensuivit fut à l’origine de la création de l’Univers tel que nous le connaissons. Le fil temporel s’étira et adopta la forme longitudinale que tout un chacun lui prête habituellement. Les secondes s’extirpèrent de leur torpeur et firent la queue vers leur réalisation et leur achèvement dans le Présent, avant de rejoindre les cohortes de souvenirs filandreux, constitutives du Passé.
Bientôt, les premiers êtres pensants surgirent du Néant - invoqués par des dieux divers dont la fatuité les poussait à la création de fidèles et d’esclaves – et prirent place dans l’irréversible wagon à bestiaux de l’Univers Physique, propulsé vers « plus tard » par la force discrète mais invincible de la Loi de la Linéarité Chronologique. Les Fourmis de Délèter IV mirent au point une civilisation avancée à base de carton-pâte et de citrons séchés ; les Hommes-Chats de Philippus XXIV profitèrent de leurs quatre vies et demi pour explorer chacun des nombreux recoins du Sadisme International ; les Télépathes slavophones de Rosascwirm VII sombrèrent dans la paranoïa la plus abjecte et finirent par être réduits en esclavage par les Golems Zigoïdes de Zorbia IX, incapables de pensée ; quant aux Hommes de la Terre, nous ne les connaissons que trop bien. Cependant ce trajet que nous accomplissons touchera bientôt à sa fin. Déjà, les indices du Grand Dérèglement final s’accumulent ; Chronos s’entremêle et semble par moments se dissoudre en lui-même ; surtout, les fibres du Temps, inexplicablement distendues, s’étirent et s’effilochent en émettant des craquements métaphoriques déchirant les tympans des extralucides.
Notre Chute dans l’Atemporalité se rapproche. Nos Dieux morts ne viendront pas à notre aide, et jamais les équations de notre Sapience ne pourront nous préserver de notre Destin. Les échelles psychiques que nos philosophes ont appuyé contre le Tiroir des Concepts ne pourront nous faire aboutir à aucun outil notionnel susceptible de retarder notre Fin.
Le pire, c’est que je me suis ruiné en lessive