LADIEU AU SPORTING J7
L’ADIEU AU SPORTING
L’étude de l’univers estudiantin, pour le sociopsychologue averti, s’avère une activité passionnante et riche de ces mystères discrets dont seuls les âmes supérieures peuvent saisir la stupéfiante profondeur.
Penchons-nous, par exemple, sur ce quatuor accoudé au comptoir du Sporting, bar hellemmois à la décoration glauquissime, mais d’où se dégage cependant l’odeur du bon vin et la chaleur conviviale des lieux où l’on rigole.
L’atmosphère n’est cependant pas à la fête pour les quatre comparses – peut-être les aurez-vous reconnus comme étant les membres permanents du comité de rédaction du journal du Bureau des Arts de l’Institut d’Etudes Politiques de Lille.
Eh ! oui. Ce grand escogriffe aux cheveux courts, drapant sa profonde sensibilité dans un long manteau noir qui lui fait comme des ailes de corbeau, et qui sirote actuellement, l’œil mort et aromantique, une canette de binouze tiède, c’est bien J.K, le poète rédacteur en chef. A ces côtés, se trouve J.M, un Strasbourgeois hirsute, au corps trapu et trapézoïdal, habituellement hilare, mais qui présentement balance d’un air morne des coquilles de cacahuètes dans un cendrier. Plus loin encore, J.S – un internationaliste rêveur et décoiffé, boulotteur de pommes et nostalgique du temps des cathédrales, qui vit l’apogée culturelle de sa Picardie natale – et L.M – un anarchiste hyperactif dans le domaine des arts comme dans celui de la beuverie - disputent une partie de cap’s dépourvue de toute espèce d’entrain. Le barman, Paulo, les observe d’un œil torve découper des rondelles dans le saucisson de l’ennui, en passant un torchon sale sur un verre inastiquable.
Bref, c’est pas la joie.
« Bientôt la grande séparation pour l’étranger, et l’adieu à mes amours, déclame J.K en jetant un long regard de reproche au Ciel qui le nargue de son bleu féroce.
- Et pour moi, le rattrapage avec M. Toulemonde, ajoute J.S en croquant dans sa pomme.
- Et pour moi, l’apprentissage forcée de la langue allemande, soupire J.M, qui pour être strasbourgeois n’en est pas moins génétiquement inapte à supporter les dures subtilités de la grammaire d’outre-Rhin.
- Et pour moi, et pour moi, gémit L.M. Oh et puis merde, v’là que j’me rappelle même pus. Garçon ! Une aut’bière !
- L’adieu au journal du BdA, pleunichent en choeur ses collègues.
- L’adieu à mes seuls clients. » conclue le barman d’une voix mélancolique.
Le silence se fait alors, un silence plein de respect pour la souffrance de cet homme, de ce Don Quichotte de la bière qui toute sa vie lutta pour amorcer le développement économique à Hellemmes. Des larmes alcoolisées coulent des yeux des quatre étudiants, et tous bientôt se lèvent, finissent leurs consos, allongent la monnaie et déclarent en chœur : « Non, mon cher Paulo, nous reviendrons !
- Le journal du BdA ne doit pas mourir et ne mourra pas ! rugit J.K
- Cet adieu n’est que temporaire ! précise Jean.
- C’est au Sporting que s’est développée notre solidarité… commence J.M.
- …et c’est au Sporting que nous nous retrouverons à notre retour dans le Nord-Pas-de-Calais ! » conclut L.M.
Les quatre gaillards entonnent alors les premières notes de Ce n’est qu’un au revoir, ce qui émeut au plus au point le tenancier du bar, qui bondit sur une table et, avec des grands gestes de sémaphore, déclame d’un enthousiasme laconique renversé le poème qu’il avait médité toute sa vie depuis que lui-même avait quitté les bancs de Science-po Paris pour se retrouver dealer de bières des Iepéens Lillois.
Impie et palpable, est notre sentiment de nous savoir sur le départ….
Eludant pour un temps nos doutes tout en posant sur l’avenir l’épart
Peut être la fin des arts ? Qui du journal, de notre errance prendra donc part…
Demain, la rédaction s’exile, direction l’est, le nord, l’inconnu et le blizzard
En quête de nous même, nous partons, ailleurs qu’en Lille aux trésors qui ne crient gare….
Lillois, Paliens Iepéens, absurdes d’alcool, nos maux sont dans la verve….
Imaginez-vous alors, maniant le rire aspirant à la crise des fois qu’elle réserve
La liturgie de la contre léthargie, créative des espoirs et de tous nos grands rêves
Levez-vous donc et prenez place, nous vous léguons, le B°Arts, évitez la mauvaise trêve,
Et reprenez d’un cœur tendre ces petits échos qui sur papier ont amusé bien des grands mots.
J.K et J.S